Mécanique des fluides à l’usage des petits boutiquiers de la Terre.


CascadeJe suis prise une fois de plus dans le flot humain qui irrigue la ville, dans la pulsation lente et continue de la circulation automobile, ballottée dans le tropisme convergent d’un samedi pluvieux dans une ville moyenne de province. La voiture suit les méandres complexes de la voirie qui abreuvent sans à-coups le delta stagnant du parking immense de l’hypermarché. Je déteste être là, je déteste ces migrations marchandes et futiles, mais voilà, le frigo est vide et il nous faut participer à la grande curée.

À la danse des voitures succède le roulement monotone des chariots, le mien tirant toujours sa bordée sur la droite, me forçant à toujours corriger ma trajectoire par une crispation musculaire subtile mais continue, lancinante au fur et à mesure que le temps s’étire dans la foule des acheteurs.

Rien de pire que le samedi un jour de pluie, on dirait que tout le monde s’est réfugié dans les temples immenses de la consommation. Faire les courses m’emmerde profondément. Je n’y prends aucun plaisir, je m’oblige à lire longuement les étiquettes des ingrédients pour prendre connaissance de ce que l’on veut encore nous faire avaler tout en nous jurant que c’est pour notre bien, notre confort, notre santé. En fait, je rejette une quantité impressionnante de produits, surtout les plus appétissants, les plus attirants. Les additifs alimentaires sont partout, même là où on ne les attend pas. Comme au rayon viandes. Un morceau de barbaque, c’est sain, c’est inoffensif quand ça n’a pas été remballé deux ou trois fois. Des protéines brutes taillées directement dans la bête. Que de la matière première, pas de transformation, juste le talent du boucher. Et le travail de l’éleveur. Ce qui n’est pas satisfaisant pour le distributeur qui veut arracher la part du lion de la valeur ajoutée.

Alors, ils ont inventé les marinades.
C’est bien les marinades : c’est chatoyant, c’est agréable à l’œil, ça promet un festival de saveurs. C’est bien aussi parce que certains produits attendrissent la carne tandis que d’autres rehaussent une barbaque fadasse ou masquent le fumet abrupt d’une fin de série. C’est bien surtout parce que cela permet d’ajouter un maximum d’additifs qui flattent les papilles, renforcent les comportements dépendants, et boostent le prix au kilo dans des proportions bien au-delà du service rendu. Il y en a un bac plein devant moi, presque plus que de viande standard. Je viens de déchiffrer longuement la liste des ingrédients et je balance le cocktail chimique à la place qu’il n’aurait jamais dû quitter.

  • Mais qu’est-ce qui ne vous va pas, dans ce produit ?

J’ai oublié que le samedi, c’est aussi le jour des animatrices de vente, toutes en embuscade au coin des têtes de gondole, grimées, déguisées, masquées d’un sourire affable pour nous fourguer leur cam’.

  • La liste des ingrédients.
  • Pardon ?
  • Je n’aime pas payer pour manger des additifs, c’est tout.

La femme est plus âgée que moi et reste souriante, sans agressivité. Je traverse l’allée pour rejoindre le stand de la boucherie traditionnelle. Quelques secondes plus tard, une main se pose doucement sur mon bras pendant qu’une petite voix chuchote.

  • Vous savez, généralement, les gens ne lisent pas les étiquettes.

C’est la démonstratrice qui a déserté son poste de combat pour me suivre dans mon élan.

  • Ben, moi, je les lis et je n’aime pas ça : j’y passe un temps fou et du coup, je ne prends presque rien.
  • Oui, moi, c’est pareil. J’ai des problèmes d’allergie alimentaire. Alors, j’ai vu une nutritionniste et avec elle, j’ai commencé la chasse aux œufs.
  • Les œufs ?!?
  • Oui, les œufs-300 et quelques, on en trouve partout et ça rend malades les gens.
  • Haaaaa ! Les E !!! Les additifs, donc !
  • Oui, c’est ça. Elle m’a dit qu’on en mange trop. Alors, depuis, je lis aussi les étiquettes.
  • Vous avez vu les trucs que vous vendez ?
  • Oui, c’est affreux, mais bon… je suis payée à l’heure, moi, alors… Et puis j’ai pas mes lunettes.
  • Regardez, là : cinq additifs, dont du glutamate, tout ça pour donner du goût alors que le goût, c’est le principe de la marinade. Manière, monsieur, c’est le roi de la marinade, on choisit nos saveurs et on contrôle tous les ingrédients. C’est facile à faire et pas cher.
  • Ben oui, mais les gens préfèrent quand ça va vite.
  • Ça ne prend rien comme temps, à faire.
  • Oui, mais ils ont l’impression quand même de gagner du temps quand c’est tout prêt.

Du temps… du temps pour quoi faire, au juste ? S’avachir devant la télé en bouffant comme des porcs ? Finalement, je ne prendrai que des produits de base. Comme d’habitude. De la matière première, dont je n’ignore pas qu’elle a tout de même été traitée chimiquement, abondamment. J’ai juste diminué la dose de poison et sacrifié bien trop de temps aux rituels commerçants.

La foule dense des chalands déferle sur la barrière de caisses comme un tsunami impatient. Toujours plus de caisses automatiques, toujours plus de technicité pour tenter de toujours accélérer le flux sortant.
Ma caisse couine sinistrement : le scanner refuse de reconnaître l’un de mes produits. Une crème solaire haute protection pour la montagne. Je sais, je suis d’un optimisme débridé, mais j’ai la foi ! J’espère que le printemps finira par s’installer et que je trouverai une fenêtre de tir pour aller pendouiller quelque part entre ciel et terre. En fait, le produit n’est pas référencé. Ça arrive régulièrement, surtout en début de saison. La caissière prend son téléphone et les caddies s’entassent en amont de ma caisse comme des radeaux de bois devant un barrage de castors.
Toujours rien.
L’attente se prolonge et déjà des regards courroucés roulent vers moi depuis l’embâcle des clients coincés.

  • C’est bon, vous pouvez y aller.
  • Heu, comment ça, je peux y aller ?
  • On n’a pas trouvé de prix, ni pour ce produit, ni pour un équivalent, alors, vous pouvez le prendre.
  • Comment ? Comme ça ? Pour rien ? C’est cadeau ?
  • Oui, c’est gratuit.

Je regarde la caissière comme si je venais de voir le truc le plus invraisemblable de ma vie.

  • Juste comme ça ? Mais c’est Noël, aujourd’hui ! Ça vous arrive souvent de filer des trucs aux clients ?

La fille sourit franchement devant ma tête éberluée. Le flacon est dans ma main et j’ai l’impression de faire les fouilles du Grand Capital. Ce truc coûte un bras. C’est même ce que j’ai acheté de plus cher aujourd’hui. Plus de 10 % du prix total de mon caddie. Une sacrée remise que je dois au dieu de l’informatique et des bases de données.

  • Vous savez, l’enseigne est très cool avec ça. Ici, le client est roi. Au revoir, madame.

Je suis là, avec mon truc à la main, comme un récif récalcitrant dans la déferlante des caddies remplis que dégueule sans discontinuer le magasin dans le parking sombre battu par une averse froide.
Et je vois.
Je me vois soudain avec les yeux immenses du Grand Capital. Le caillou dans le courant puissant des marchandises, dans le flux tendu du fric qui doit toujours s’écouler, sans arrêt, sans pause, sans répit. Le fric comme un fluide. Le fric qui crée du fric à partir de son seul mouvement perpétuel. Du moment qu’on a placé les bons filtres au bon endroit et que rien, jamais, n’entrave le flux.

À la limite, la marchandise, on s’en fout. Elle n’est qu’un vecteur, qu’un support pour le flux de l’argent, celui qui crée l’accumulation. La valeur ajoutée arrachée à mon caddie compte moins que la vitesse à laquelle je traverse la boîte noire de l’hypermarché, boîte noire dont je ressors forcément avec moins de fric. Quelque part, il est plus rentable de me laisser partir avec une remise de 10 % que de contenir le ballet des cartes bancaires une seule minute de plus. Je soupçonne même le modèle économique des distributeurs de moins dépendre du flux de marchandises, des marges, de la valeur ajoutée que du roulement permanent de l’argent, de cette circulation financière fluide. Ce qui explique l’ouverture les jours fériés, quitte à payer une amende.

Le flux comme finalité permet de comprendre la panique d’un ciel vidé de ces avions par un crachat de volcan, la déréglementation permanente du temps de travail, la nécessité des libres circulations des marchandises et de l’argent… mais du contrôle strict des flux humains. Jusqu’au débat sur les retraites, puisque cela régule la quantité d’éléments productifs injectés dans le flux global.

Et du même coup, on voit tout de suite nettement mieux comment mettre toute cette belle mécanique à genoux, comment on pourrait reprendre la main selon le bon vieux principe du despotisme hydraulique.
On voit tout de suite ce qu’ils craignent le plus : que le flux s’assèche. Que nous cessions de participer au mouvement perpétuel de l’argent qui nous appauvrit au même rythme qu’il remplit leurs poches sans fond. Que nous arrêtions le temps. Leur temps.

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