Ce qui est fascinant avec nos concitoyens, c’est qu’ils ont un niveau de vie nettement au-dessus de leurs revenus.


Terre de poussièreJe suis attablée avec un élu du bled-en-chef, à la sortie d’un colloque sur les jardins partagés. On mange du pâté bio dans des assiettes jetables en plastique et on devise à l’emporte-pièce sur les échanges démonétisés. Et c’est lui qui vient de mettre le doigt sur ce qui fait toute la force de la société gasconne en une seule petite phrase précise.

Se passer de l’argent n’est pas encore devenu le sport national, mais dans un département où le SMIC est plus un salaire maximum qu’un plancher gluant, le bonheur n’est pas en bas de la fiche de paie. Crise ou pas crise, ici, c’est un département pauvre avec quelques belles constantes, quel que soit le sens du vent : recordman de France de l’habitat indigne, avec 20 % de logements concernés, 80 % de la population éligible aux logements sociaux, pas de réelle industrie, ni d’activité phare pour faire tourner la planche à billets, juste le tourisme et l’agriculture, des secteurs pas franchement pourvoyeurs de gros salaires. Et ne parlons pas des vieux, le gros du bataillon étant formé par les retraités de la MSA, c’est-à-dire strictement scotché sous le seuil de pauvreté.
Et pourtant, la plupart des gens ne s’en sortent pas trop mal si on compare leur niveau de vie avec leurs homologues coincés en ville. Parce qu’ici, le réseau remplace l’argent, le coup de main permet d’accéder à des services autrement trop coûteux. Pas de travail au noir, même s’il y en a qui s’arrondissent les fins de mois en bossant le soir à la lampe frontale, non, c’est beaucoup plus subtil que cela.

Je viens de m’enquiller trois jours de déplacements dans la capitale, histoire de voir s’il y a des gens qui sont prêts à utiliser efficacement mon petit talent d’écriture. J’ai quadrillé trottoirs et bouches de métro, croisé de plus en plus de miséreux qui ont clairement délimité leur mètre carré de bitume, tout en mangeant aux meilleurs râteliers de la bonne rive de la Seine. Je suis exténuée, mais ma tournée n’est pas finie. Je navigue dans les vertes collines de la Gascogne au volant de mon paquebot préféré, MGMT à fond dans les esgourdes et je savoure pleinement ce premier intermède printanier depuis bien des jours.
Je suis attendue du côté du bled en chef pour filer un coup de main.

Disons que dans le jeu extrêmement subtil des relations sociales gersoises, j’ai assez peu de compétences intéressantes à mettre dans la balance des échanges amicaux. Certes, il paraît que je suis de bonne compagnie, je raconte bien les histoires et j’arriverais à faire rire un plantigrade affligé d’un herpès génital (va donc te gratter les couilles avec des griffes de 20 cm de long et tu verras de quoi je parle!) avec la chronique de mes petites aventures du quotidien. Sorti de ça, je suis dotée de quatre pieds gauches et d’une irrésistible propension à déclencher pannes et défaillances à n’importe quel objet que je regarde plus de 30 secondes. Je me rattrape en fourguant à tire-larigot des crumbles aux pommes dont je détiens jalousement une recette de la mort qui tue et en proposant avec une insistance un peu gênante des coups de main que tout le monde s’empresse généralement de décliner. Jusqu’à ce jour. Où je dois ouvrir une voie d’escalade dans le lunaparc privatif de Papa Chicho.

Papa Chicho est un ami qui connaît parfaitement mes super pouvoirs destructeurs et qui m’a déjà rendu suffisamment de services pour que je sois condamnée à lui tondre la pelouse jusqu’à la fin de mes jours. Bien sûr, personne ne tient de comptabilité de tout ce réseau dense de menus services et de petites compétences échangées à longueur de temps, mais il y a comme une entente tacite sur la nécessité de maintenir un certain équilibre flou et illogique entre tout le monde. Certains, comme l’Ours ou Papa Chicho ont suffisamment de cordes à leur arc pour se rendre absolument indispensables et je les soupçonne régulièrement de m’assigner des tâches plus ou moins utiles ou nécessaires pour que je ne me sente pas redevable au point de ne plus oser les contacter.
Comme cette histoire de mur d’escalade.

A priori, 30 minutes de surf sur Google suffisent largement pour se faire une bonne idée de la manière dont on peut équiper un mur dans son jardin. Et je sais que Papa Chicho est suffisamment méthodique pour parvenir à relever le défi tout seul. Mais voilà, en me demandant de le faire, il m’offre la possibilité de participer à hauteur de mes moyens à son propre réseau informel d’amitié, tout en relativisant les deux heures qu’il a passées une autre fois à ramper dans mes chiottes pour circonscrire une fuite bien malencontreuse. Sans son intervention, il m’aurait fallu faire appel à un plombier que je n’ai que très vaguement les moyens de payer.
En fait, l’idée est plutôt simple si on y réfléchit deux secondes : de chacun selon ses moyens et à chacun selon ses besoins.

L’idée de pendouiller plusieurs heures d’affilée sur un mur est terriblement plaisante à mon cœur et compense suffisamment la fatigue accumulée depuis plusieurs jours pour que ma tâche n’ait rien d’une corvée, mais voilà, dans le monde parallèle de l’entraide au débotté, les plans se déroulent rarement sans accrocs. Débarque alors Le Bouta qui a besoin urgemment de bras pour bouger des arbres chez lui. C’est un truc de Gascons, de bouger des arbres, les estrangers ne peuvent pas comprendre. Mais il faut des bras. Pleins. Et même bandés par l’effort, quatre ne suffisent pas à décoller les racines de leur gangue collante argilocalcaire détrempée par les pluies diluviennes de ces derniers jours. Alors, on rameute Max, qui a surtout une belle affinité avec le matériel informatique et les moteurs, pratiquement tous les moteurs. Et les jardins, aussi. C’est hallucinant ce qu’il peut faire produire à un jardin. Mais qui a deux bras aussi. Moi aussi, j’ai deux bras, mais clairement, pour l’effet de levier, je ne fais pas le poids. Alors, je raconte des conneries.
C’est quand même ce que je fais de mieux.

Du coup, le mur a pris du retard. Donc, tout le monde revient et se colle sur la structure.
C’est fou comme les choses avancent plus vite dans la joie et la bonne humeur quand on dispose d’une petite équipe bien rodée. Petite équipe qui est déjà passée chez l’Ours, un autre jour, pour bouger une poutre de plus de 200 kg. Lequel a donné sa recette pour un crépi maison qui tient bien au mur et qui m’a aussi refilé un jarret farci, la dernière fois que je suis passée.
Des coups de main et de la bouffe. Les cageots de légumes du jardin qui s’échangent entre potes à la belle saison. Ou alors, c’est une promotion subite dans un magasin du coin. Le premier de la bande qui passe rafle le stock et fait circuler jusqu’à plusieurs degrés de séparation dans les strates de son réseau social. Le gars qui coupe du bois chez ses vieux, repart avec des bûches pour toute sa tribu. Celui qui vide un lac remplit son congélo et peut inviter une bande de braillards à sa table à moindres frais. Les compétences comme les produits ruissellent dans les groupes sans que jamais le mot argent ne soit seulement évoqué. Tout n’est que question de temps, de savoir, de savoir-faire, d’envie d’échanger. Et pas seulement des choses.

Je suis séchée. Des heures à arpenter ce foutu mur, à bouffer de la sciure, à patauger dans la bouillasse. Penser le pas suivant. Repérer le point où Papa Chicho va fixer la prochaine prise, marquer, bloquer la tête de la vis, tester le nouveau pas, imaginer celui qui va suivre dans le mouvement. On enchaîne les gestes avec une sorte de routine joyeuse. On se raconte des conneries. Encore. On se marre. On papote. Et on avance.
Malgré la fatigue qui vire à l’épuisement total, il y a un vrai bonheur à être là, à faire quelque chose que l’on sait faire et que l’on aime faire, surtout, et de le faire non pour soi, pour un boss, pour du pognon, mais juste pour faire plaisir à un ami.
Au bout du bout de cette succession de gestes, de tout ce temps consacré à donner quelque chose plutôt qu’à vouloir prendre, il y a la satisfaction intense d’avoir une place, une utilité dans une communauté sympathique et haute en verbe et en couleurs. Quelque chose de plus profond et de plus important que la valeur d’échange théorique du fameux coup de main. Quelque chose qui a à voir avec la nature humaine et qui fait que, finalement, bien plus que de la richesse, on a créé du lien.

Et ça, ça n’a vraiment pas de prix.

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Ce billet a été écrit dans le cadre du débat sur les indicateurs de richesse organisé par