Je pensais rester chez moi, comme d’habitude, pour faire des choses intéressantes, mais l’occasion était trop belle de se raffermir le jarret tout en m’exprimant… à ma façon.


Il aurait pu faire beau, c’était même au programme, mais finalement, ce fut un dimanche matin frais et maussade qui avait perdu jusqu’au souvenir du printemps. Ne pas y aller, ça aurait fait démissionnaire. Y aller, ça fait complice. Et puis, dans le théâtre des ombres, il n’y a plus grand monde d’intéressant.

  • Pense à jeter la poubelle en passant !
  • Ben non, j’y vais en vélo.

Je sens que je l’agace, mais c’est que j’ai des convictions, moi, monsieur ! Et mes convictions, je n’en fais pas honteusement état une fois de temps à autre, bien planquée dans l’isoloir. Non, je vote avec ma vie, avec mon corps, tout le temps. La politique ce n’est pas qu’une affaire de mots, même si les mots sont importants, c’est avant tout la somme de nos pratiques. Alors, je pédale. Pour m’aérer les idées, pour muscler la femme-machine qui doit encore me faire de l’usage, parce qu’on ne démarre pas la bagnole pour faire deux kilomètres.

L’air est vif, mais je suis en civil. Jeans, veste en cuir et cheveux aux vents. C’est que je vais au bureau de vote, moi, messieurs-dames, pas au dernier marathon de l’Armagnac. L’affaire est sérieuse. j’ai même soigneusement imprimé mon bulletin de vote avant de partir. Mais le message n’est pas là. Je suis le message.

Je déboule au bureau de vote du microbled sous les applaudissements des présents :

  • C’est bien la première fois que quelqu’un vient voter à vélo !
  • Ben toi, au moins, on sait pour qui tu votes.

C’est surtout la première fois que je me pointe au bureau de vote. Ce qui est aussi un message en soi. Avec le vélo.

  • Bon, ça fait un bail que je ne suis pas venue et autant le dire tout de suite, je viens à poil : pas de carte d’électeur (paumée depuis longtemps), pas de pièce d’identité, rien, que dalle, les mains dans les poches… enfin, sur le guidon, sinon, c’est casse-gueule !
  • T’inquiète, on sait que tu es sur la liste.

Tournée de bises. Le conseiller au chambranle note dans un grand sourire que j’ai les joues fraîches.
C’est que le sport, c’est vivifiant ! Bien plus que la politique, d’ailleurs.
Je rentre dans l’isoloir sans ramasser le matériel électoral. Ça aussi, ça fait partie du message. Je vote en rigolant et commence à me carapater sans émarger. On me rattrape dans un grand rire : c’est fou comme les élections leur collent la banane, à tous.

  • Si vous avez besoin, je peux venir pour le dépouillement.

Nouveau rire :

  • On est presque plus nombreux que les votants, ça ne va pas mettre deux heures, tu sais.
  • Mais vous pouvez venir quand même, si vous le souhaitez, ça nous fera plaisir.

Je repars dans un nouvel éclat de rire qui accompagne mon très remarquable départ sur ma fougueuse monture de métal. Je colle à la roue d’un monospace un peu mou du genou qui se gare 100 mètres plus loin… Faut vraiment avoir de jambes soudées au tronc pour sortir la bagnole pour 100 malheureux petits mètres. À ce tarif-là, vaut mieux s’assumer comme abstentionniste.

Finalement, cela aura été l’affaire d’un petit quart d’heure et je me sens d’humeur guillerette, du coup. J’aurais bien voulu voir leurs têtes quand ils ont ouvert mon enveloppe, mais à ce niveau-là, cela aurait été de la gourmandise.

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