Samedi matin, Le Monolecte a manqué disparaître de la Toile. Pour de bon. J’avais le doigt sur la gâchette, mais je me suis laissé deux jours de réflexion sur la question de l’intérêt de laisser ce blog continuer à fonctionner.


Un peu au milieu du gué, je me retrouve les deux pieds dans l’eau glaciale, à me demander ce que je fous là. Ça m’arrive. Parfois. Je pense que c’est sain, au final, mais c’est toujours extrêmement violent. Temps de pause et introspection aux tractopelles.

Bilan d’étape

Cela faisait un moment que ça couvait, tranquillement, comme les braises sous la cendre. En décembre dernier, je me suis retrouvée à une réunion d’autoentrepreneurs et autres forçats du clavier. Tous très pros, très novlangue, avec des business plan, des projets, des perspectives, des CA, des graphiques jolis et des slides qui le font bien. Le tour de table finit par s’arrêter sur moi et je me rends compte que je n’ai rien à dire. Nada. Je suis incapable de dire ce que je fais, ce que je suis et ce que je fous là. Je passe logiquement pour un charlot pendant que les autres continuent le business. Je sais que certains sont à peu près autant dans la merde et le flou que moi, mais ce n’est pas grave, ils jouent leur rôle avec conviction, sinon avec talent. Peut-être même que certains y croient vraiment… Nous sommes dans le paraître, le jeu de rôle, l’espace des socialités à la langue de bois qui bâtissent les réputations et les contrats sur des effets de manche et des montagnes d’esbroufe.
Il y en a deux ou trois qui sont particulièrement convaincants dans leur mise en scène. Ils font la même chose que moi, mais ils ont construit un discours, un univers, un langage pseudocrypté qui leur donne une carrure d’experts. C’est du flan, mais ça marche. On en revient toujours à la même question : l’essentiel, c’est de se vendre (comme un pack de yaourts sans lait ou de biscuits sans chocolat), le reste ne compte pas.

  • Tu sais, il vaut mieux faire savoir que savoir faire.

Un monde de communication. C’était mon ancien chef de service, devenu un ami depuis, qui me parlait ainsi. De la nécessité de communiquer sur son travail et de ne pas attendre une hypothétique reconnaissance des efforts réellement fournis, obtenue par la grâce d’une heureuse découverte au coin de la machine à café. De la nécessité de la non-implication personnelle dans le travail :

  • Ce n’est que ton boulot, la manière par laquelle tu gagnes ta vie. Mais ta vraie vie est ailleurs. Si tu t’investis personnellement, affectivement, dans ton boulot, tu vas te faire bouffer par ceux qui sauront utiliser ces faiblesses et en cas d’échec, tu le prendras pour toi.

Le syndrome du jeune chiot. Autodestruction assurée. Matière première de la machine à digérer les gens et leurs talents.
L’envie de bien faire, de faire ses preuves, de faire toujours plus et mieux, comme si sa vie en dépendait et imploser en plein vol sous la charge de travail et l’implication émotionnelle, bouffé par l’impossibilité physique et psychique d’atteindre des objectifs revus à la hausse au fur et à mesure que tu tentes de les rattraper, comme un lévrier lâché sur un champ de courses. Jusqu’à épuisement complet de la ressource. Humaine. Toi, en l’occurrence.

Inadaptation fondamentale à un monde marchand. Les poubelles humaines vont déborder. Mais il y aura toujours des volontaires pour le sale boulot d’éboueur.

La question est : y a-t-il de la place à la marge pour cultiver de nouvelles relations humaines, de nouvelles manières de travailler, de créer, de produire?

Il y a donc ce tour de table, et moi qui bafouille quelques phrases décousues pour tenter de circonscrire près de sept ans de tâtonnements dans les zones frontalières de l’activité humaine. Du coup, je ne fais pas explorateur, mais amateur, pèlerin, touriste, et je serai traitée comme telle. Pas foutue de me faire tenir dans un intitulé, un énoncé, une jolie petite case avec une étiquette socio-professionnelle. Femme-orchestre et dilettante, je touche un peu à tout, je ne fais donc rien, je ne suis donc rien.

Enfin, si, je suis blogueuse.
Et pour l’instant, c’est encore assez proche de rien.
Parce qu’il n’existe toujours pas le jeu de rôle qui va avec, le modèle économique, comme ils disent. Donc, on existe, on crée, on fait, on produit, on fabrique, on dérange, on divertit, aussi, mais comme les acteurs ou les danseurs d’une autre époque, les saltimbanques de la blogobulle sont en panne d’un vrai métier pour gagner du vrai argent. Nous sommes donc une sorte de loisir pour rentiers. Soumis à l’injonction d’arrêter les conneries et les rêves stériles et de retourner dans la vraie vie faire un vrai boulot. Comme l’explique Thierry Crouzet dans son papier de vendredi dernier ou le décortique Narvic, à sa suite, dans son très long et très fouillé papier d’hier. Et moi, je me retrouve dans un sandwich mental, coincée entre la nécessité de gagner de l’argent et mon incapacité à faire autre chose que ce truc de geek de luxe.

D’où ce doigt qui erre sur le bouton d’autodestruction totale du blog, généreusement fourni par Gandiblog. De la nécessité impérieuse de terminer l’expérience et de rentrer dans le rang, d’arrêter les conneries et de prendre la mesure de mon existence concrète de ressource humaine et de variable d’ajustement. De savoir enfin, ce que je suis et ce que je vais faire du reste de ma vie.

On va donc réfléchir encore un peu…

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