Comme un chardon sur une lande sauvage, petite fleur charmante habillée d’épines, la môme grandit et devient une personne fort intéressante, piquante et délicieuse à la fois.


φιλία

  • Mais, c’est que je n’ai pas demandé à naître, moi !

La môme nous balance ça, un week-end, à l’heure du déjeuner, sa frimousse plissée par un intense chagrin boudeur et terrifié. Le genre de petite sortie qui nous cueille au creux de la vague et nous pousse dans nos retranchements.

  • Bon, autant te le dire tout de suite : pour autant que je sache, actuellement, sur cette planète, il n’y a pas un humain qui a demandé à naître. Voilà, on est tous logés à la même enseigne. Un beau jour, on est né et depuis, il a bien fallu faire avec.

L’ampleur du phénomène coupe le sifflet de la gamine, mais ne déride pas son front.

  • Mais ce n’est pas ça qui te dérange le plus, n’est-ce pas ?
  • Non.
  • C’est quoi ?
  • Je ne veux pas mourir.

Oui, forcément, vu sous cet angle, vivre est assez contrariant. Notre fin inéluctable m’a très souvent plongée dans des affres d’angoisse existentielle sans fond et des fois, encore, je suis subitement écrasée par la perspective de ma propre finitude. Maladies, accidents, les arrières-grands-mères qui déclinent lentement mais sûrement, sans que jamais nous n’abordions frontalement le sujet à la maison, la rumeur de la vie qui nous tue à coup sûr finit toujours par arriver jusqu’aux oreilles de la gosse. Qui cogite, qui tricote de la tête avec au moins autant de vigueur qu’avec ses petites guiboles fluettes. La môme qui grandit, qui évolue sous nos regards que l’on ne trouve jamais assez attentifs, la môme, notre môme.

Depuis un mois, elle se lave toute seule, transformant la salle de bain en annexe d’Aqualand. Il y a 15 jours, elle était toute fière d’arriver en haut de sa première voie d’escalade. Six mètres de reptation verticale, les genoux flageolants. Mais elle s’est accrochée et elle y est arrivée. Sa fierté de gosse s’abreuvant à la mienne. Elle déchiffre aussi un monde de mots nouveaux qui s’est ouvert récemment à elle, par la grâce d’une école républicaine encore fonctionnelle. Elle s’essaye sans cesse à nous écrire des histoires dans sa grammaire hésitante de néophyte qui réinvente chaque jour le langage SMS.
Alors, comment s’étonner que sur le long chemin qui la mène à l’âge de raison, se dressent, parfois, des questionnements intimes et bouleversants ?
Avec interdiction de botter en touche.

  • Oui, ça, je comprends bien. On a tous plus ou moins le même problème : le fait qu’on va tous mourir un jour ou l’autre qu’on le veuille ou non. Et c’est vrai que ça fout vraiment la trouille.
  • Et alors, comment tu fais ?
  • Ben, comme toi, je suis là sans l’avoir demandé et je vais mourir, même si je ne le veux pas. Je pourrais me pourrir le temps que j’ai à vivre avec ce problème ou faire ce qui m’a semblé le mieux à faire vu les circonstances : profiter autant que je le peux de chaque moment que j’ai à vivre.

La môme a tourné son petit visage lunaire vers moi, en quête d’une consolation, d’un espoir, d’une clé que je n’ai pas vraiment.

  • Bon, d’accord, on va tous mourir et c’est pourri. Cela dit, on n’est pas pressé et on espère tous mourir le plus tard possible. Regarde le chat. Mine de rien, il lui reste quoi ? Six ou huit ans. Mais nous, on a du bol, si on ne fait pas trop les couillons et qu’on a un peu de chance, ça peut durer super longtemps. Et vivre, ça peut vraiment être super bien.
  • Ha bon ?
  • Ben oui. Toi aussi, tu aimes bien regarder la nature, les oiseaux, les arbres, les nuages dans le ciel. Tu aimes bien passer du temps avec nous, avec tes copains, apprendre de nouveaux trucs, faire de nouvelles choses. Il te reste tout plein de choses à faire et des tas de trucs très intéressants à voir. Et c’est ça qui compte. Pas de penser à la mort, mais de bien occuper la vie qui t’a finalement été donnée. Tout ce temps t’appartient. À toi de voir ce que tu vas en faire. Avoir peur ou vivre.

Bizarrement, mes conneries ont eu l’air de la consoler. Peut-être qu’elle attendait juste de moi ma part de vérité. En attendant, elle s’emploie à vivre sa vie de gosse et à grandir.

L’autre jour, elle se fait payer une orgie de malbouffe par sa grand-mère. C’est une gosse. Elle a donc tendance à bien aimer aller manger chez le méchant clown. Elle aime surtout aller à la rencontre des autres gosses et se faire de nouveaux copains. Mais, là, pas de bol, elle est tombée sur une petite brute de trois ans qui a commencé par directement lui envoyer un bourre-pif dans la lucarne. La suite, elle l’a raconté à son père :

  • Ça m’a vraiment fait super mal, mais, au lieu de me rendre, j’ai fait ce que maman et toi n’arrêtez pas de me répéter : j’ai réfléchi. J’ai réfléchi et je me suis dit que ce n’était pas normal de donner des coups de poing à 3 ans à des gens qu’on ne connaît pas. Alors, je suis allée voir sa maman et je lui ai expliqué que ça ne se faisait pas et qu’un enfant, ça s’éduque. Après, je me suis dit aussi que cet enfant était peut-être juste malheureux, peut-être encore plus pauvre que nous, peut-être qu’il était en colère, ça pourrait expliquer, mais n’empêche que ça ne se fait pas…

J’ai l’impression que la gosse a finalement décidé de bien employer le temps qui lui est imparti.
Notre môme… qui vient d’entrer brillamment dans l’âge de raison.

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