Ce qu’il a de remarquable à retenir de l’année 2009, c’est qu’elle n’a eu précisément rien de remarquable et qu’il n’y pas grand-chose à en retenir.


Vers le cielEn 2005, on s’est battu comme des fous contre le TCE et on a gagné. Tout au moins, on y a bien cru trois minutes et demie, le temps que les éditocrates s’emparent du crachoir et nous privent en trois phrases décérébrées et assassines de tout droit à nous autodéterminer par les urnes ! En 2006, on s’est battu comme des fous contre le CPE et on a gagné. Tout au moins, on y a bien cru aussi quelque temps, avant de nous rendre compte que c’était l’ensemble de la masse salariale qui était condamnée, par l’avidité du patronat et avec la complicité du gouvernement, à naviguer de sous-contrats de merde en salaires indécents tout en passant régulièrement par la case chômage indemnisé à coups de pied au cul. En 2007, on s’est battu comme des fous, on a même tenté l’union sacrée contre l’épouvantail téléguidé par le MEDEF et on n’a pas fait semblant de prendre une bonne grosse et vilaine déculottée en se retrouvant avec le princident sur les bras, pour ne pas dire sur le dos, tant son souffle rauque nous hérisse le duvet de la nuque pendant que lui et toute sa bande de fossoyeurs sociaux nous la mettent bien profond en démolissant systématiquement tout ce qui pouvait protéger ou alléger la peine des plus pauvres et des plus fragiles d’entre nous. En 2008, on a eu beau gueuler comme des fous, la vérité, c’est qu’on s’est fait braquer et dépouiller sans vergogne par une bande de délinquants en col blanc qui ont hurlé à la crise tout en nous faisant les poches, bien profondément, avant de se tirer avec la caisse du tout le peuple réuni pour aller se goinfrer des roteuses dans un quelconque paradis fiscal.

Et en 2009 ?
Rien.
On a juste continué à se faire laminer par une bande d’aigrefins qui n’ont eu de cesse de déshabiller Ginette pour mieux financer le vison de Marie-Chantal, avec force de quolibets jetés à la face, de surcroît.
Et là, on a juste fermé notre gueule comme des fous, on a soigneusement rentré la tête entre les épaules et on a bien assoupli l’échine, espérant, sans trop y croire, passer entre les gouttes de l’ouragan financier, attendant, sans grand espoir, qu’une reprise économique providentielle vienne nous sortir de la merde dans laquelle nous nous enfonçons pourtant chaque jour un peu plus profond.

Ça va péter, ça va péter !

  • Tu sais ce que m’a le plus marqué dans le pays où je viens d’être détaché ? C’est Gabriel qui m’a appelé pour me souhaiter un joyeux anniversaire, le premier janvier dernier. Gabriel que je connais depuis le berceau, mon vieux cousin, mon vieux pote, pas encore assez près de la quille pour échapper à son ultime délocalisation dans un pays où la vie est décidément bien moins chère.
  • Non, mais je sens que tu vas me le dire.
  • Pour aller à l’aéroport international, ma voiture blindée et mon escorte armée doivent traverser des quartiers d’une pauvreté que tu n’imagines même pas. Hé bien les gens te saluent au passage. En fait, tous les habitants de ce pays sont terriblement gentils. Pour bien te résumer le truc, ce pays a le cul sur d’immenses richesses pétrolières et 90 % de la population vit avec moins d’un euro par jour. 90 % d’une population où il y a plus de 50 % de jeunes, 90 % de la population d’un pays plus de deux fois plus peuplé que la France. Et tu sais ce qui se passe ?
  • Non.
  • Ben rien. Il ne se passe rien. 90 % de la population est dans la misère et il ne se passe rien, si on excepte le fait que l’enlèvement d’expat’ est la deuxième industrie du pays…

J’adore mon cousin, mais pour le coup, il vient de bien me ruiner le moral pour l’amorce de la nouvelle année. Les mauvaises nouvelles se sont empilées toute l’année dernière et le puits sans fond de la saloperie antisociale ordinaire n’a pas l’air d’être prêt de se tarir cette année, les gens que je croise ont le budget encore plus tendu que l’élastique d’un slip de sumo à la fin du réveillon, la vraie crise est devant nous, l’exaspération monte et il ne se passe rien. Bien sûr, ça râle sec dans les salons pendant le 20 h, ça râle dur au zinc des troquets et estaminets du monde outrepériphérique, ça râle salement autour de la machine à café, ça couine même un peu dans la blogobulle, mais il n’y a pas de raisons particulières qu’il se passe quoi que ce soit d’un tant soit peu musclé ou de juste un peu neuf sous la pluie froide de ce début d’année.

Ne serait-ce que parce que tout le monde n’attend que ça. Que ça pète. Que ça dégaze un bon coup. Que toutes les tensions, les frustrations accumulées au fil des ans, des déceptions, des reculs, des reniements, que toutes ces petites lâchetés sociales soient subitement effacées, compteur remis à zéro par un gigantesque et imprévisible raptus social. Et plus tout le monde attend quelque chose que l’on serait bien en peine de définir de quelque manière que ce soit et plus il ne se passe rien. Logique.

L’homme blanc modérément instruit par une bonne quinzaine d’années de présence dans l’école républicaine, l’humain occidental autosatisfait, crispé dans ses petites miettes de confort et ses habitudes de self-pensée, la créature civilisationnelle ethnocentrée que nous sommes tous, engluée dans son univers pavlovien rassurant et surassuré n’a absolument pas la moindre idée de ce que le bordel insurrectionnel signifie réellement. Plus sûrement que toutes les polices de la pensée du monde, c’est la pauvreté de notre imaginaire révolutionnaire qui rogne les ailes de nos désirs et nous empêche de prendre notre essor.

Ça va péter, ça va péter ! crie le prolo jeté à la rue après une carrière de bons et loyaux services à moindres coûts ! Ça va péter, ça va péter ! feule le jeune bobo de centre-ville à l’heure de la pause clopes dans les couloirs de sa fabrique à la chaîne de docteurs es chômedu surdimensionnés pour ce monde de nains ! Ça va péter, ça va péter ! implorent tous les disqualifiés de la grande course à l’échalote, les malades malgré eux, les bras cassés et les petites mains, les exploités de tous poils, les équarris du premier rang, les mangent-merde de toujours et les vagabonds de demain. Ça va péter, ça va péter ! susurrent les félons qui bronzent sous les ors de la République, arment les milices et planquent leur blé en Suisse… au cas où.
Sauf que le peuple n’est pas une bouteille de cola dans laquelle on jette, un beau matin, une pastille de Mentos. Son inertie n’a d’égal que le produit de toutes les lâchetés cumulées de tous ces membres. Et c’est pratiquement sans fond, sans limites. Comme l’illustre le triste exemple rapporté par mon cousin. Et nos gouvernants le savent bien : au jeu du bouchon, on peut aller très loin, tout n’est qu’une question de progressivité, de doigté. On peut tout nous prendre, on peut nous foutre à poil sur le trottoir, ce qui compte, c’est de le faire tout en douceur, presque avec tendresse.

Il ne se passe rien, parce que nous ne faisons rien. La Révolution avec un grand R, c’est exactement comme la Main Invisible des autres : ça ne surexiste pas à nos volontés et à nos actes. Ça se fait. Ça se lance. Ça se catalyse sur le microévénement à la marge que personne n’a vu venir. Ça explose parce que le terrain a été préparé pendant des mois, des années, par des personnes organisées et déterminées. De la Révolution française à Mai 68, il n’y a jamais eu de grands élans romantiques vers un monde meilleur. Il y a eu, plutôt, du boulot de fond, de la planification, du travail de terrain. Et l’absolue certitude que plus rien ne sera comme avant. Plus rien à regretter, plus rien à retrouver. De la souffrance, de la violence, de la faim, du merdier à tous les étages, des justes qui prennent pour des traîtres, des innocents qui trinquent, des brutes qui prennent leur part de pouvoir, des gosses qui tombent par terre. C’est une guerre. Un truc qui dure. Un truc qui fait mal. Un truc bien crade, bien moche. Ce n’est pas une balade de santé programmée une fois par mois sur un parcours balisé par des cordons de CRS et que l’on regarde ensuite dans la boîte à cons, les fesses solidement calées au fond du canapé. Pas de retour possible. Et un immense sens du sacrifice, du devoir à accomplir. Au péril de tout ce que l’on aime, même et surtout, de sa propre peau. Tout risquer aujourd’hui dans l’espoir fou d’un lendemain meilleur dont l’aube se lèvera sur nos cadavres.
Ça, c’est la Révolution. Ça et seulement ça, fera dégager ceux qui sont en train de mettre en péril l’humanité entière pour satisfaire leurs seuls égoïsmes démesurés. Parce qu’ils n’ont aucune raison de nous laisser le gâteau et sa garniture juste si nous leur demandons gentiment.

Sommes-nous prêts à ça ?
J’en doute.

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