Voilà le familylecte jeté sur les routes, au gré des hasards, un certain 25 décembre comme tant d’autres.


Être et avoir étéCe n’est un secret pour personne que j’exècre tout cet indécent étalage de bons sentiments et de grosse boustifaille qui balise la période des fêtes de fin d’année comme autant d’étapes sur un interminable chemin de croix. Cela dit, il nous a semblé opportun d’aller passer la soirée de Noël avec Papy Monolecte, lequel se tape les fêtes tout seul depuis des temps immémoriaux. Après avoir réservé une chambre dans un hôtel premier prix suffisamment industriel pour ne pas être borgne, nous avons salué belle-maman et avons entamé notre longue transhumance vers le versant sud-est de la France, confiant le reste de notre épopée aux bons soins de la destinée, ce qui est fort aventureux, un jour de fête entre tous.

Premier arrêt à Port Lauragais. C’est bête à dire, mais je suis attachée à cette aire d’autoroute comme le bagnard à son boulet. Je ne me souviens pas d’un seul voyage vers l’est qui n’a pas fait étape dans cet étrange endroit qui ressemble à tout, sauf à une aire d’autoroute. Les jours de grand vent, il faut se battre avec la portière pour s’extraire de la voiture, le reste du temps, on s’offre un brushing iroquois pour pas un rond, mais j’aime ça. J’aime me faire ballotter comme un fétu de paille par les éléments en furie, j’aime me dégourdir les pattes en faisant claquer les quais en bois sous mon talon conquérant, j’aime engager la conversation avec les canards du cru, tellement engraissés par les touristes qu’ils peinent à décoller quand un enfant les course. La plupart du temps, j’arrive à cet endroit quelque part entre midi et deux et j’avale sur le pouce un sandwich club vaguement comestible, mais comme la soirée est incertaine et le lieu propice au temps perdu, on se tente le restaurant. Rapport qualité/prix extrêmement correct et personnel charmant, bien que de corvée un jour de Noël, sur une aire d’autoroute habituellement battue par les vents. Le soleil entre à flots par de grandes baies vitrées où jouent les reflets ondulants du canal que nous surplombons. Petit moment lumineux, savoureux et calme, œil de la tempête du bonheur forcené.

À la surprise générale, la R25 s’est bien comportée sur l’autoroute : on n’a pas coulé une bielle, ni crevé un pneu, ni consommé 20 litres aux cent kilomètres. La grosse berline est un paquebot au long cours qui n’a toujours pas croisé son iceberg.

Montpellier, place de la Comédie dont on dit qu’elle est la plus belle d’Europe. Possible. La perspective est bouchée par le marché Noël, lequel est bien sûr fermé, le jour dit ! On se réfugie aux Trois Grâces, un troquet dont on comprend rapidement qu’il est très mal nommé. À la table d’à côté, une vieille dame se fait apostropher âprement par un serveur :

  • Vous consommez ou vous dégagez ! Vous avez eu assez de temps pour choisir. Passez votre commande ou dégagez !

Le gars est agressif et parle suffisamment fort pour que tout le monde en profite. Je veux bien comprendre la logique du tenancier qui doit rentabiliser son mètre carré de bistrot à tout prix et toutes les conneries sur la misère du monde dont il est toujours préférable que ce soit d’autres qui s’en chargent, mais je ne vois pas la nécessité de se faire les griffes sur la pauvresse et d’ajouter l’humiliation à sa merditude quotidienne. Elle finit par commander un verre de lait chaud qu’il lui balance sur la table avec moins d’attention qu’il ne le ferait pour un chien. Je n’ai pas le cran de me lever pour gueuler tout haut ce que je pense tout bas. Je finis par laisser sur la table de la vieille de quoi se rembourser ce lait à la grimace, arraché par intimidation et servi avec dédain. Un verre de lait bien cher payé pour avoir l’insigne privilège de lire le journal au chaud, un jour de Noël.

Les terrasses du portL’heure avance et nos affaires piétinent. La ville est toujours aussi peu accueillante que dans mes souvenirs. C’est comme ça. Montpellier et moi, ça n’a jamais collé. J’y ai passé une année de ma vie qui s’est soldée par le seul épisode dépressif que je n’ai jamais connu. C’est quelque chose d’inexprimable, c’est dans l’air, dans les gens, une espèce de froideur et d’incommunicabilité totale. Même monsieur Monolecte a envie de mettre les bouts.
On erre un peu au hasard et on échoue à Port Ariane, au milieu de la ville nouvelle de Lattes. Pas grand espoir d’arranger nos affaires au bord des quais que grignote déjà la pénombre. On est déjà résigné à la perspective d’un Noël en famille dans l’un de ces lieux impersonnels qui doit être nécessairement ouvert un soir de Noël, ne serait-ce que pour y nourrir le naufragé de la route qui n’aurait pas su arriver à temps à bon port.
Tout au fond, il y a bien un restaurant qui bouge encore, mais c’est parce que les employés sont en train de desservir le banquet du midi. Je me lance, attrape une serveuse au vol et me fais aiguiller vers le patron, un gars étonnamment affable et souriant, vu les circonstances, c’est-à-dire une fin de service, vers 17 h, le jour de Noël.

  • Vous servez quand même, ce soir ?

L’homme a un grand sourire de chat mystérieux. J’ai l’impression qu’il cherche à lire la quintessence de mon être au fond de ma rétine.

  • Hummm… oui… oui, on va ouvrir ce soir.
  • Houla, mais c’est rare un restaurant ouvert ce soir ! Vous avez déjà des réservations?
  • Il n’y a pas de problème, ce soir c’est ouvert.

Il n’y aura que nous aux Terrasses du Port pour ce repas de Noël. Et un couple arrivé un peu plus tard et dont je m’aperçois à l’usage qu’ils sont des familiers de l’endroit. Deux heures tranquilles entre ciel et mer, un repas de Noël tout à fait inespéré, copieux, de circonstance, sans être prétentieux. Nous sommes juste bien.

À la fin du repas, je vais saluer le patron qui boulotte quelques restes sur un coin de table en compagnie de la serveuse.

  • Écoutez, vraiment merci pour ce repas. C’était très bien, mais on est désolés que vous soyez restés ouverts pour nous. Vous n’avez pas dû gagner votre vie sur ce coup.

Et là, le patron, dans un grand sourire radieux, me donne envie de croire à nouveau en quelque chose de beau dans ce monde de brutes :

  • Vous savez, nous avons très bien gagné notre vie à midi, alors, je me suis dit que ce soir, on pouvait juste faire plaisir à quelqu’un…

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