Ça y est, j’ai des devoirs, j’ai des devoirs ! Ma grande petite bonne femme jaillit du bus de ramassage scolaire comme un petit diable tout en traînant son cartable à sa suite, trop grand et trop vide.


Le petit chaperon roseElle ne saura rien du fond de ma pensée sur les devoirs pour les enfants de primaire et des inégalités sociales que cette pratique barbare creuse jusqu’au point de non-retour. Ma gosse joue à la grande et trottine déjà vers la maison. Cette année est purement révolutionnaire pour elle, mais aussi pour nous, toujours abonnés à l’école des parents. Fini la classe des bébés, avec le CP, les choses sérieuses commencent enfin.

Je suis ma grande petite bonne femme sur le chemin vaguement goudronné qui nous tient lieu de route. Toute mon attention est captivée par le ballet hypnotique de ses petites gambettes fluettes qui tricotent frénétiquement dans la chaleur lumineuse de cette fin d’été. J’aime ces petits mollets fuselés et graciles qui portent ma fille dans son insatiable conquête du monde, ces petites guiboles agiles, toujours trop longues pour ses robes qui oublient régulièrement de grandir avec elle. J’aime son appétit immense d’avancer, d’apprendre, de vivre. J’aime aussi qu’elle soit à ce point différente de moi, de mes obsessions, de mon histoire. Ma fille m’est parfaitement étrangère et c’est peut-être pour cela que je prends autant de plaisir à la fréquenter, jour après jour. Je ne cherche rien de familier dans ses traits, dans ses mimiques, dans ses mots, dans ses rires et ses grandes bouderies. Nous avons peut-être notre enthousiasme féroce en commun. Et toutes ses années, passées à grandir ensemble.

  • Et sinon, tu as appris quelque chose, aujourd’hui, à l’école ?
  • Oui, ça y est, je sais lire
  • Ha ben, dis donc, ça n’a pas traîné au moins !
  • Ouais, c’est super fastoche ! Tu vas voir.

La lecture ! La grande affaire pour la gosse. La grande affaire de toute une vie, ensuite. S’ouvrir à tout un monde nouveau et immense qui était déjà là et auquel on n’avait pas accès. Avec un brin de cérémonial, elle ouvre son petit cahier tout neuf sur la table de la cuisine et me montre les 4 phrases de lecture du jour. Elle est toute fière de sa prestation quand je remarque que son index, censé souligner les mots qu’elle doit déchiffrer, les cache en fait. Elle récite, mais ne lit pas. D’un autre côté, je sais que c’est normal en début de CP. Je la laisse donc débiter son texte les 5 fois réglementaires et la félicite chaudement.

Nous profitons de l’heure magique où le soleil colore d’ocre notre paysage bucolique pour nous occuper de notre modeste jardinet. L’autre jour, l’Ours est passé avec sa petite famille et s’est payé ma fiole abondamment au sujet de notre foutue tentative potagère. Je crois que c’est ça mon talent : je suis une bonne tête de Turc. J’enquille les conneries et les bévues comme un Pierre Richard de la grande époque sous ecsta et le récit d’une de mes journées ordinaires devient un film comique qui dériderait un congrès de veuves corses. Je fais toujours tout de traviole, mais je le fais avec une belle conviction sans faille et je finis toujours dans un grand climax dérisoire et amusant. Et puis, finalement, n’est-ce pas là un don précieux que celui de pouvoir faire rire les gens que l’on aime ?

Toujours est-il que nous nous escrimons depuis des mois à arracher à la terre trop basse quelques légumes savoureux, forcément meilleurs que ceux que l’on achète au supermarché, ne serait-ce que par le temps et la constance que l’on y a investis, jour après jour. La gosse fait semblant de venir arroser les pieds de tomates avec moi. En fait, elle galope dans l’herbe tout en jouant à se faire peur avec le panache d’eau tiède qui est censé abreuver la terre desséchée par une journée trop chaude. Trois gouttes dans le cou et elle détale en hurlant de joie et de surprise.
Nous avons repiqué nos semis de tomates un peu tard et c’est donc maintenant que les tiges ploient sous le poids des fruits en train de mûrir. L’un d’eux a carrément brisé un de ses trois tuteurs de bambous et rampe lamentablement dans la poussière que je suis en train d’humecter à grands jets. Je demande à ma fille d’aller prévenir son père du désastre et c’est au bout de sa course que je l’entends avec délice hurler un énième morceau de poésie enfantine, ce talent qu’elle partage avec moi de créer des mots là où l’usage et l’Académie française ont oublié d’en fournir de plus appropriés :

  • Papa ! viens vite, on a un tomatier qui vient de s’effondrer !

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