Sortir du bled, c’est retourner immanquablement à la condition humaine moderne, celle de l’urbain cosmopolite quelque peu pressé et compressé, c’est replonger dans le maelström à la fois vivifiant et oppressant de la foule toujours en mouvement, c’est aussi se rendre chaque fois un peu plus compte que l’on n’est jamais aussi seul qu’au milieu de ses semblables. J’aime, non, j’adore me mouvoir dans le flux humain, j’adore plonger au cœur de cette vie intense et déroutante sécrétée par les grandes cités. J’aime me fondre dans le mouvement, me laisser porter par le rythme erratique de la foule, saisir des bribes de conversations au vol, des éclats de voix, l’alchimie intime et parfois vaguement écœurante des miasmes humains. J’aime me fondre dans la masse impersonnelle des passants puis, un peu à contre-courant, capturer des fragments de vie, saisir l’instant fugace, le moment presque fulgurant où tout se dit, se livre, juste dans une posture, un mouvement suspendu, un geste inachevé, une esquisse de couleur et de lumière.

Je suis une voleuse d’images, une vampire sensorielle. Je me nourris, je nourris mes mots, mes sensations en me frottant à mes congénères, en détournant des éclats de vie. J’accumule la matière brute et vivante, j’alimente mon univers sensible par cette collection sans cesse réinventée, sans but, sans ligne directrice autre que de forger ma propre humanité, ou, en tout cas, de m’en donner l’illusion.

Je suis dans la foule, je la sens et je la ressens, je traque ces instants que je restitue ensuite, en mots ou en images, comme des témoignages de ce que nous sommes, de ce que je suis. Je tisse du lien, à ma manière, je jette des passerelles arachnéennes dans le seul but de combler les distances qui nous séparent, de combler le vide qui s’écoule entre nous et finirait par nous envahir, inexorablement, si nous n’y prenions garde.