J’avais pris rendez-vous avec une commerciale qui bossait pour une imprimerie. En temps normal, j’aurais refusé poliment, mais elle avait été convaincante, aimable et sans lourdeur, et du coup, je lui avais concédé une heure à la terrasse d’un des troquets du bled.


Les temps sont durs pour tout le monde et les imprimeurs de Toulouse viennent étendre leur zone d’influence jusqu’aux tréfonds de la cambrousse gersoise. Même si mes propres carnets de commandes sont aussi vides que la boite crânienne d’une vache atteinte de  Creutzfeldt-Jacob, il n’est pas impossible que je finisse par décrocher quelques petites commandes pour un prospectus 2 plis ou une carte de fidélité.
J’ai choisi la terrasse des Cordeliers qui n’est pas sans m’évoquer le bastingage du Titanic et dont on m’a dit grand bien par ailleurs. J’y trouve un couple en train de s’abreuver, une tablée d’une dizaine d’hommes qui étirent leur déjeuner bien au-delà de l’heure de la sieste et une femme esseulée, la petite cinquantaine pimpante, qui me fait immédiatement penser à Grace de Capitani, en tout cas à la belle femme mûre qu’elle aurait pu être aujourd’hui si la folie du bistouri n’avait pas définitivement gâché le tableau. Nos sourires s’accrochent, nos mains se soudent en une poignée franche et après les banalités d’usage, la voilà détaillant la chaîne graphique de son employeur. L’échange est plutôt cordial et intéressant, la femme est sympathique, je regrette juste d’avoir si peu de perspectives professionnelles pour nourrir ses propres bordereaux.

Elle commence à ranger ses échantillons quand la tablée attardée lève le camp à côté de nous. Deux des convives foncent alors tranquillement vers notre table.

  • Vous savez, on vous trouve vraiment très belle.

Simple, direct, sans fioritures inutiles, le gars a l’œil limpide de ceux qui ne doutent jamais de rien. Il a l’uniforme typique des mécanos d’écuries de course que le circuit déverse régulièrement sur le bled, à la recherche d’une bonne bouffe, d’un pack de Kro ou d’une drague tranquille. Ni beau, ni moche, il sourit de toutes ses dents avec la bonhommie d’un moine défroqué. Grace, appelons-la Grace, cela lui va si bien, accueille le compliment d’un joli sourire expert, ni pincé, ni exubérant, avec l’assurance que seule l’habitude peut donner.

  • Avec les copains, depuis que vous êtes arrivée, on ne parle que de vous.

Légèrement en retrait, un complice dodeline du chef avec la constance d’un chien à ressort de plage arrière, le regard aimanté sur ma voisine de table.

  • Si vous le souhaitez, vous pouvez nous rejoindre sur le paddock. Nous serions ravis de vous y accueillir.

Elle décline poliment l’invitation pendant que je me retrouve propulsée sur les berges de la piscine de Saint-Jean-de-Maurienne où s’est planté le décor de mes étés d’adolescente. J’y étais généralement entourée d’une cour assidue des plus beaux garçons de la vallée, au détail près que je n’étais pas la cible, mais le tremplin de leurs espoirs. J’ai grandi avec Steph comme on peut grandir avec une sœur. Elle était aussi brune que j’étais blonde, sa peau aussi mat que la mienne était pâle, son regard aussi vert que le mien était bleu et sa mère adorait exhiber notre couple de poupées contrastées. En grandissant, elle avait déployé une extrême féminité gourmande pendant que je me transformais en petit rat de bibliothèque. À l’adolescence, sa beauté italienne à la Ornella Mutti fut flamboyante pendant que je devenais l’indispensable faire-valoir qu’il convient de se traîner partout comme un sympathique animal de compagnie. Il ne faut pas croire que j’étais jalouse de Steph ou qu’elle m’utilisait de quelque manière que ce soit. C’était ma sœur d’adoption, mon amie d’enfance, une adorable créature douce et froufroutante qui faisait chavirer le regard des garçons et épongeait ses peines de cœur, le soir venu, dans sa chambre de lolita, en me confiant ses secrets, ses espoirs et ses déceptions. Elle enviait ce que les adultes appelaient mes capacités intellectuelles, je tentais d’apprendre à devenir une femme à son contact, sans grand succès, il faut bien le dire.
Au final, elle volait l’amour éperdu des garçons en ondulant le long de la piscine, je devenais leur incontournable meilleure amie, ramassant les morceaux éparpillés des cœurs brisés que la belle laissait dans son sillage et sur le carrelage humide et chloré du centre nautique. Éternel second rôle dans les jeux de la séduction et du badinage, j’avais par contre un accès réservé et unique sur les tourments de l’âme masculine, une forme d’affinité émotionnelle que je garde encore à l’âge adulte, comme un chaman chevauchant entre les deux genres sans jamais trouver son propre point d’ancrage.

Pas une seconde, pas un instant, le mécano n’a fait mine de me voir. Il se comporte très exactement comme si j’étais un torchon oublié sur le dossier de la chaise. Et c’est au moment où il tourne les talons avec un dernier petit salut à Grace que je m’aperçois avec stupéfaction que je suis tout simplement horriblement vexée d’avoir été ignorée de la sorte.
Habituellement, je n’attache aucune importance à ce genre de chose, j’ai toujours le petit recul narquois de l’observateur du monde étrange et amusant des passions humaines. Plus de 20 ans après avoir déserté les rives écrasées de soleil de la piscine de Saint-Jean, me voilà finalement blessée par la muflerie ordinaire d’un petit homme des cavernes que je n’aurais même remarqué en le croisant sur le trottoir. Et je suis étonnée de ma propre réaction émotionnelle. Moi qui me casse le train depuis des mois à ébaucher un semblant d’amour propre et de confiance en moi, voilà tous mes efforts pratiquement réduits à néant par le hasard d’une rencontre qui n’en était même pas une. Je me sens de nouveau petite, grosse, moche, nulle et insignifiante et si je n’ai pas envie de pleurer comme une gosse déçue par une promesse non tenue, c’est juste parce que je suis trop vieille pour ces conneries et bien trop habituée à me moquer de moi-même.
Je suis vexée comme un pou par l’indifférence même pas feinte d’un groupe de gars qui est allé juste après se coller la trogne dans une marre de cambouis, ma petite fierté féminine douloureusement construite contre une vie de déni de soi est meurtrie et je me surprends, une fois de plus, à sourire de la futilité des sentiments humains, tout en me réjouissant de leur caractère à la fois dérisoire et profond.

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