Pendant que le petit landerneau politico-médiatique piaille autour des résultats de l’élection européenne de dimanche dernier, chacun cherchant à tirer la couverture à soi par une interprétation plus ou moins capillotractée des pourcentages microscopiques récoltés, la question, pourtant centrale, de la légitimité démocratique de ce scrutin est gentiment poussée du bout de l’escarpin sous le tapis élimé des vieilles habitudes qui ronronnent sans fin.


Comme à chaque fois après un petit tour d’urnes, ça négocie sec dans les coulisses de la démocratie bon teint, tout le monde déjà braqué vers la prochaine échéance. Se faire élire est tellement un boulot à plein temps, qu’on se demande qui peut bien s’occuper de faire bouillir la marmite entre deux coups de bourre. Quoi qu’il en soit, la guerre des chefs est largement reprise et commentée de toute part — il paraît que ça s’appelle la politique — et du coup, il ne reste plus grand monde pour se poser la question de ce qui a bien pu se passer dimanche dernier dans l’intimité moite des isoloirs. C’est aussi ce qui fait que je ne regrette pas d’y être allée : avoir pu constater de mes yeux que toutes les listes engagées dans la course à l’échalote n’avaient pas de bulletin de vote disponible.

Quand bien même cela ne serait arrivé que chez moi, dans mon microbled, pour la liste obscure et anecdotique des amateurs de peau de saucisson d’âne, le simple fait qu’il ne soit pas matériellement possible de voter pour un candidat me fait littéralement sortir les yeux de la tête. Mais apprendre, de-ci, de-là, que la sublimation de bulletins de vote n’a pas été l’exception qui confirme la règle, mais la règle, que c’est même d’une telle banalité que nul n’a songé à relever cette aberration, me laisse KO debout.
Je n’étais pas dans un bureau de vote, mais dans un self-service électoral, à espérer que le gars devant moi ne va pas se goinfrer la dernière portion de tarte au citron, parce qu’il n’est pas question que je mange un yaourt 0%, le dernier truc pas bon qui reste, une fois que tout le monde s’est servi. J’avais commencé par prendre un exemplaire de chaque bulletin, dans le louable effort de ne pas afficher mes opinions. Mais arrivée aux tas du fond, j’ai bien dû renoncer à prendre le dernier LO. Lutte Ouvrière, merde ! Ce n’est quand même pas le parti des Escargots rouges à réaction ! 8 bulletins reçus pour une grosse centaine d’électeurs !
On me dira : c’est de la faute à LO. Trop radins. Pas assez riches.

Mais quand on repense à l’histoire racontée par SuperNo :

Je suis allé voter vers 16h00. Avec SuperNonotte. Stupeur en arrivant dans le bureau de vote par ailleurs quasi désert : la moitié des piles de bulletin étaient vides ! Et pas seulement celles des “petites listes” comme Europe-Décroissance et quelques autres qui n’avaient pas les moyens d’imprimer leur bulletin, car en France, contrairement à ce qui se passe en Allemagne, l’État ne paie pas l’impression des bulletins de vote ou des professions de foi ! Honte et déni de démocratie !

Mais là, il n’y avait pas non plus de Europe-Écologie, par exemple ! SuperNonotte m’a retenu pour que je ne fasse pas un scandale ! Car évidemment les bulletins de l’UMP étaient présents, tout comme ceux des zécolos de droite de Waechter, qui ont dû gagner quelques voix par ce procédé peu reluisant. A quand la méthode nord-coréenne, avec seulement des bulletins UMP ?

On nous a expliqué que des bulletins n’étaient pas arrivés. Quant à ceux d’Europe-Écologie, il a fallu que Madame le maire daigne aller en chercher une pile dans son armoire !

Qu’est-ce qui nous arrive ? Comment en est-on arrivé à trouver ça normal, juste à côté des machines à voter que personne ne peut contrôler ou des élus à chaussettes très très montantes… ça, et puis le reste, les électeurs fantômes, ceux qui sortent de leur tombe ou ceux qui ne crachent pas sur une juste rétribution de leur effort démocratique. Du coup, j’ai un peu l’air d’une hystérique avec mes histoires de bulletins de vote manquants, au gré du vent, des livraisons, de l’humeur du maire… ou quand je m’insurge sur notre démocratie canada dry. C’est sûr, comparé à l’œuvre civilisatrice du tellement regrettable Omar Bongo, il nous reste encore quelques belles volées de marches à dégringoler sur les fesses, mais quand même, un peu de vigilance citoyenne ne nous ferait pas de mal, par les temps qui courent.

Parce que c’est quand même grave, non, de ne pouvoir voter pour la liste de son choix ? Imaginez deux secondes tante Agathe, dans son sprint final vers l’isoloir, en train de se démêler les pinceaux de son déambulateur et qui échoue sur une table à moitié dévastée :

  • Mais où qu’il est le bulletin d’Arlette ? Et l’Escargot rigolo ? Comment que je fais, moi, pour voter pour eux ?
  • Ben, c’est qu’on n’en a plus en stock. Manière, c’est plus Arlette non plus, ma bonne dame. Et pour l’Escargot, faut rentrer chez vous, aller le chercher sur Internet, l’imprimer et revenir voter.
  • Inter quoi?

Manière, on s’en fout, tante Agathe ne sait même pas que l’escargot rigolo existe, vu qu’il n’avait pas assez de sous non plus pour la profession de foi et que personne n’a tenté de faire un semblant de couverture médiatique de cette fichue campagne.

Si on a l’esprit joueur ou un peu pervers (voire les deux !), on peut même imaginer les prochaines élections :

  • Bonjour, ils sont où les bulletins de Gauche ?
  • Ha ben, vous savez, maintenant, faut les télécharger sur Internet et les imprimer vous-même avant de venir voter.
  • C’est con, ça, j’ai plus de connexion depuis qu‘Hadopi m’a coupé le kiki !
  • Ha ouais, c’est con. Mais j’ai encore plein de bulletins UMP, si vous voulez… Ça peut toujours dépanner. Vous savez ce qu’on dit : l’essentiel, c’est de voter, hein !

Dilution démocratique dans un gâchis apocalyptique de papier…

Ne pourrait-on imaginer le retour de l’Imprimerie Nationale pour les élections ? Une feuille A4 recto/verso en niveaux de gris pour la profession de foi et un bulletin de vote unique avec case à cocher pour choisir son parti ou son élu, plus les cases vote blanc et rien à foutre de ces élections, vu le choix qu’il y a. Égalité des candidats, démocratie améliorée et réduction drastique du papier gâché.

Le prochain coup, votez pour moi !

Powered by ScribeFire.