Le vrai sens de la pensée politique n’est pas tant de jouer le combat des chefs entre petits égos démesurés qui écrasent le personnel politique que de penser le monde, la société et la manière dont nous vivons ou aimerions vivre ensemble dedans. Autrement dit, un vrai papier politique n’est pas l’inventaire des avantages comparés des têtes de gondoles des partis en lice à la course aux urnes du moment, mais plus une exploration du champ social ou du vivre-ensemble.

Des considérations triviales et des préoccupations secondaires naissent parfois d’autres points de vue sur le réel. Ou comment la recherche d’un bon coin pour pratiquer le roller en famille renvoie à la réappropriation des espaces publics par leurs usagers.

Nous avons l’étrange habitude, nous autres Occidentaux, d’attribuer une fonction à un lieu, d’une manière unique et permanente. Ce cloisonnement fonctionnel est particulièrement visible dans la manière dont nous organisons nos habitations. À chaque pièce, un usage, unique et permanent dans le temps, quand bien même cet usage ne serait qu’intermittent. Ainsi, nous avons des chambres pour dormir, des salles à manger, des pièces à vivre, des salles de jeu, et pour les bien moins lotis, la déclinaison fonctionnelle par coin : coin-cuisine, coin chambre, coin bureau.
Nous intégrons fort peu la succession des temps de vie dans des espaces imbriqués, comme cela est nettement plus le cas en Asie, chez les Japonais. Là, les pièces sont des espaces ouverts, modulables, où les fonctions se succèdent au gré des horaires et des activités qui s’y succèdent. Chaque pièce devient ce que l’on y fait, le temps qu’on le fait, le tatami déployé indique la fin de la journée et la transformation de salle à manger en chambre à coucher.
Le modèle Ikéa, destiné essentiellement à adapter nos usages fonctionnels à la ladrerie de l’espace en milieu urbain dense, est une passerelle assez insatisfaisante entre les deux approches spatiotemporelles.

Il en est des espaces publics comme des intérieurs douillets et les décideurs et urbanistes tendent à fixer un usage autour duquel ils bâtissent leurs propres aménagements.
Or, si les lieux sont destinés à un usage assez unique, les pratiques des usagers, dans les faits, détournent cette politique d’aménagement en fonction des besoins qui ne trouvent habituellement pas de lieux dédiés à leur expression.
Les plus doués dans cette réinterprétation permanente de l’espace public, ce sont les jeunes, cette étrange construction sociologique, surtout s’ils se meuvent en bande. La bande de jeunes a des pratiques et des tropismes qui s’inscrivent très rarement dans les plans urbanistiques d’origine. Cette réappropriation de fait des espaces communs est rarement bien vécue par les autres usagers, plus enclins à respecter la répartition spatiale des usages telle qu’elle a été conceptualisée au départ. Ainsi, la socialité grégaire des jeunes, faute de trouver des localisations dédiées dans la ville, a tendance à s’approprier des lieux de passage pour y tenir comptoir. C’est ainsi que les cages d’escaliers des grands ensembles ou les couloirs des centres commerciaux périphériques tiennent lieu de place du village, espace central de passage, de rencontre et de socialité aujourd’hui totalement disparu ou voué aux activités marchandes. Ces détournements d’usage réinventent l’espace public et l’adaptent aux perpétuels changements des modes de vie, mais froissent, le plus souvent, les autres usagers, qui se sentent envahis ou spoliés d’un espace essentiellement perçu à travers sa fonction première.

Cette grille de lecture, bien que parcellaire et incomplète permet aussi de mieux appréhender des antagonismes plus profonds comme le rejet assez largement partagé des nomades par les sédentaires. Les premiers s’affranchissent allègrement de la dimension fonctionnelle des espaces publics qu’ils traversent et transgressent de par leur simple existence, tandis que les seconds sont agressés par le passage de populations qui ignorent fondamentalement la bible des pratiques sociales liées aux lieux d’usage.

De la géomatique à la superposition des usages

La géomatique, si l’on veut faire simple, c’est le mariage informatiquement réussi de la cartographie et de l’information. L’idée, c’est de géoréférencer les données diverses et variées qui pourront ensuite être traitées et analysées en fonction de leur localisation. La géomatique ouvre la dimension spatiale de l’information. Les données récoltées sont traités dans des logiciels spécialisés, les SIG, systèmes d’information géographique. En général, il s’agit de progiciels assez coûteux et de campagnes de collecte et de traitement de l’information assez massives. Au final, la géomatique permet de numériser un territoire et de rendre disponibles par couches informationnelles les données diverses et variées qui y sont attachées.
On peut jouer au géomaticien amateur à moindre coût en utilisant des applications libres comme Google Maps. À partir d’un fond de carte ou d’une photo satellite plus ou moins convaincante, tout détenteur d’un compte Google peut créer une carte personnalisée sur laquelle il peut ajouter les données qui l’intéressent. Google maps regorge de cartes dédiées au géoréférencement d’évènements ou de lieux particuliers, comme, par exemple, la carte Mediapart de la crise sociale qui géoréférence les indicateurs sociaux européens.

Ce qui nous amène à l’épineuse question de la superposition des pratiques dans l’espace public.

Je veux faire du roller. De préférence avec ma fille de 6 ans.
Le plus simple serait donc de me rendre dans un espace dédié à ce sport, de la même manière qu’il existe des pistes cyclables pour les amateurs de petite reine.
Mais voilà, pas de skate park ou quoi que ce soit d’approchant dans le genre à une distance raisonnable de mon domicile. Il me faut donc repérer des espaces accessibles où je peux pratiquer ce sport dans des conditions acceptables de confort et de sécurité. Je dois donc détourner de son usage premier un espace dont la configuration pourra satisfaire mes besoins. La voirie me met en concurrence avec ses usagers habituels, à savoir les voitures sur rue et les piétons sur trottoir. Reste donc les parkings de supermarchés désertés (pour l’instant) le dimanche. En fonction de l’accessibilité et de l’état du revêtement, tous les parkings ne peuvent répondre à mes besoins. Et ceux qui le peuvent ont donc une accessibilité limitée dans le temps. Ainsi donc, me voilà à la recherche d’un système d’informations géographique qui prend en compte les intervalles de disponibilité. C’est-à-dire que la superposition des usages d’un espace public dans le temps nécessite l’intrusion d’une quatrième dimension de l’information. Cette problématique temporelle n’est pas encore intégrée de manière satisfaisante dans les SIG, car elle ne correspond pas à notre schéma spatial usuel, lequel attribue une fonction à un lieu. Pourtant, les sports nomades ne sont pas les seuls concernés par cette optimisation de l’allocation des infrastructures.
La place de la mairie de Fleurance, par exemple, est un lieu de passage ombragé sous arcades, typique des bastides gasconnes. C’est aussi un petit marché de producteurs locaux, certains matins, ainsi qu’un très bon spot de roller au revêtement agréable et à l’abri des intempéries. Ainsi donc, l’information géographique attachée à ce lieu évolue en fonction des heures du jour (horaire du marché) et des jours de la semaine (jours ouvrables ou non).
Certains lieux peuvent voir leur usage varier au gré des saisons ou de la météo.

La prise en compte de la dimension temporelle des usages multiples du même espace commun est un élément qui pourrait profondément modifier les politiques d’aménagement des infrastructures publiques ou mixtes, en optimisant l’allocation des ressources et en permettant la régulation dans le temps des différents flux d’usagers.
En créant des espaces publics plus modulaires, plus ouverts, en offrant les intervalles de temps aux pratiques sociales alternatives ou nouvelles, on pourrait ainsi ouvrir aux usagers la réappropriation des espaces communs, telle qu’elle préexistait dans le modèle de la place centrale du village, tour à tour lieu de circulation, de rencontre, d’échange, de fête ou de pratiques communes (bals, pétanque, etc.).

Finalement, on pourrait recréer du lien social à peu de frais, en optimisant les équipements dans les zones peu urbanisées, tout en favorisant l’intégration dans le tissu collectif local des différentes "tribus" amenées à les fréquenter. De la même manière cette approche de chronogéomatique permettrait la pacification de la cohabitation de certains publics qui se disputent des espaces communs dans des pratiques qui se font concurence, comme cela est fort bien illustré par les Chevaliers du fiel au sujet de l’éternelle confrontation entre les chasseurs et les cueilleurs de champignons en espace rural.

En attendant cette intéressante évolution de l’aménagement des espaces communs, il ne me reste plus qu’à espérer pour les pratiquants de roller dans les zones rurales que les supermarchés n’ouvrent pas le dimanche aussi…