Hier, j’ai passé une super journée : on m’a braillé dans les oreilles, on m’a chié dans les bottes et on a fini par me vomir en pleine face.


L'œil du mondeIl y a des boulots, comme ça, que je ne pourrais jamais faire pour de l’argent, mais seulement par amitié. Des boulots où le client est vraiment le roi et où, plus les hurlements sont intenses et les gesticulations vengeresses, plus il faut garder son calme, son sourire et ne jamais se départir d’une voix douce et coulante comme un ruisseau de printemps. En plus, rien de pire que de se retrouver avec deux patrons en même temps : les ordres contradictoires fusent et l’on se retrouve à la croisée des lignes de tir, pile poil à l’endroit où ça dessoude le plus. Ce fut une tuerie, je vous le dis. En cinq heures de temps, j’ai bouclé en intensité une semaine de boulot tranquille derrière un écran, plus un marathon de New York. Et au final, cela ne s’est même pas vu : tout était aussi calme à mon départ qu’à mon arrivée. À tel point, qu’en ce moment même, toujours en état de choc, je me demande si j’ai vraiment vécu cette journée d’hier ou si je l’ai juste rêvée au fond de mon canapé, en m’assoupissant devant un Yves Calvi au sommet de son art dit "vain".
Le pire, c’est que si c’était à refaire, je le referais. Parce que les potes, ça sert à ça. À faire ce dont les autres ne voudraient écoper pour rien au monde, même pas pour du pognon. Bon, il y a en a qui le font pour bouffer. Dorénavant, je les regarderai d’un autre œil.

Parce que le baby-sitting, ce n’est pas un truc de petits bras, qu’on se le dise ! Surtout avec des jumeaux nourrissons ! Quand vous voyez une jeune et accorte baby-sitter se faire retourner sur le canapé du salon par son petit copain entré subrepticement par la porte de derrière, dites-vous bien que ce n’est pas réel, c’est du faux, vous êtes en train de regarder une grosse daubasse hollywoodienne sur écran 16:9, ce n’est que la sécrétion malsaine des fantasmes juvéniles mal assumés d’un scénariste en panne d’inspiration quand il s’agit de fournir la scène de cul fatidique de la 35e minute du film d’horreur pour Gremlins à peine pubères. Surtout que tout le monde sait très bien que ceux qui forniquent dans un film d’horreur vont immanquablement se faire occire d’horrible manière dans les minutes qui suivent. C’est la vraie morale des films d’horreur pour ados : touche-pipi, c’est mortel!
Bref, dans la vraie vie, les bébés sont des tyrans, des mystères de la nature qui engouffrent des litres de lait avec la célérité d’un sanibroyeur et le recyclent en fromageon aigre qui cascade joyeusement du bavoir à tes pompes ou en petite bouse jaune et collante qui remonte du fond de la couche vers le dos plus vite qu’une rumeur people sur la blogobulle. C’est dire s’il faut être vigilant. Disponible. Vif comme l’éclair. Avec une bonne anosmie, pour échapper à l’odorama en stéréo.
À moment donné, j’ai pu prendre un verre de jus d’orange.
Mais j’ai renoncé à pisser…

Gredine Nadine

En parlant d’anosmie (toujours utiliser au moins deux fois le mot du jour, pour bien le fixer dans le cortex…), il faudrait inventer son équivalent mental. Histoire de ne pas sentir les relents nauséabonds de certaines pensées mal régurgitées. Lire ça en rentrant de mon saccerdoce en couche-culotte m’a immédiatement fait regretter les miasmes savoureux de la chiasse de nourrisson. En fait, ce n’est pas tant la pestilence réactionnaire du propos qui m’interloque – venant de celle qui se prend pour le maître-étalon du savoir-vivre sur fond de guerre des classes, je n’attends jamais rien de bien transcendantal – que le fait que ce genre de personnage sans aucun intérêt puisse obtenir un crachoir sur une chaîne publique généraliste payée par mes impôts à une heure de grande écoute. Ce qui me choque, ce n’est pas tant le discours rétrograde qui renvoie la femme à l’âge des cavernes et fait passer les mollahs les plus obtus pour des féministes ébouriffés, que le fait qu’à aucun moment, sur l’ensemble du process médiatique, il n’y ait eu quelqu’un pour se dire : mais qu’est-ce qu’on peut bien en avoir à foutre de ce que pense cette connasse?
Des Nadines, il y en a plein les troquets de France et de Navarre, il y en a des wagons entiers dans chaque bled, grand ou petit, il y en a même des tapies à côté de la table des gosses lors des banquets familiaux, mais au moins, leur capacité de nuisance n’excède pas la portée balistique de leurs postillons poisseux de vieilles biques. Nous avons tous une Nadine qui gravite comme un astre maléfique dans notre espace social, mais le génie urbain fait courir les trottoirs sur des trajectoires infiniment parallèles qui réduisent ces rats d’égouts à racler le salpêtre des façades en ubac pendant que nous arpentons le côté lumineux de la rue, auréolés d’une gloire de soleil doré.
Dire qu’il y a tant de gens intéressants dont personne n’entendra jamais parler, tant de points du vue pertinents sur le monde qui se réservent pour l’intimité douce des soirées entre amis et ce sont des gens comme la mère Nadine ou le père Jacques (Jacques a dit : change de montre!) qui nourrissent le bruit de fond médiatique, celui-là même qui sert de référence à notre système de valeurs bien faisandé.

Quand je pense qu’il y a des gens qui m’ont déjà taxée de vulgarité! Comme si la vulgarité se cantonnait à des bordées de jurons le plus souvent amplement mérités, comme si la vulgarité véritable n’était pas, en réalité, la reptation immonde de la pensée putride sous les atours chatoyants de la réussite sociale insolente et méprisante des autres. Il y a plus de merde qui sort de la bouche de ces tristes représentants d’un monde en voie de décomposition avancée que d’excréments qui dégueulent d’une porcherie industrielle moderne.

Very pretty woman

À l’autre bout de mon échelle de lecture, il y a justement ce récit, attribué à une pute par Sisyphe, le site qui ne s’encombre pas de fausses pudeurs et de morale de fond de chiottes. Il y a plus de grandeur, d’humanité et de sincérité dans un seul ongle de cette anonyme-là que dans tous les invités faisandés de la boîte-à-cons de ces 10 dernières années. C’est quelque chose que j’ai aussi pris en pleine poire, mais pas pour les mêmes raisons. Une histoire dense et précise, une absence totale de séduction, de désir de plaire ou de se regarder raconter, une forme de nécessité rageuse, un échantillon d’humanité brute et rugueuse, un regard impitoyable sur le monde en général et les hommes en particulier, le refus de jouer le jeu du discours propret qui rassure le bourgeois, une lucidité froide, une vérité sous pression qui a dû sortir brutalement, sous le coup de la colère ou du dégoût. Si ce texte n’est pas d’une putain, il vaut alors très largement son prix littéraire ou son poids en applaudissements nourris.
On se doutait bien que les putains se ramassaient rarement Richard Geere sur leur coin de bitume, ni même des mecs potables, que de toute manière il ne s’agit pas là de romance mais bien de commerce et qu’il faut être justement pas très gâté par la nature et particulièrement pas doué avec les femmes pour se rabattre sur le sexe tarifé. Mais c’est tout de même mieux quand c’est expliqué clairement. La solitude de la travailleuse du sexe et le peu d’attrait que peut avoir un client ventripotent qui pue du bec et de la bite…

Lire la connerie XXL de Nadine, puis se faire claquer le beignet par la putain. Le vide abyssal de la médiocrité snobé par une pépite d’humanité même pas dégrossie. Le degré 0 de la température Kelvin du cerveau face à l’étreinte brûlante d’une flamme de vie qui refuse de se consumer en vain dans l’obscurité des dénis de société. La douche écossaise de l’esprit, celle qui muscle puissamment l’esprit critique sans jamais risquer le claquage pédant.

Et le sexe des anges?

Un autre esprit fécond, celui de ma fille, toujours superbement juché sur des sommets de doutes et de questionnements, réussit régulièrement à mettre le mien ippon.

  • Dis, maman, c’est qui en vrai, la petite souris?

Bon, face aux questions directes auxquelles on n’a pas envie de répondre et qui ne sauraient se contenter d’un pieu mensonge, toujours botter en touche!

  • Hmmmm, qu’est-ce que tu veux dire par là? Je ne comprends pas bien ce que tu veux dire.

Tu parles comme je ne comprends pas bien, mais je ne veux pas vendre la peau de la souris avant d’avoir relevé mes pièges à rongeurs.

  • Ben, je sais bien que ce n’est pas une souris qui vient pour les dents, ce n’est pas possible. Donc, c’est qui qui fait la petite souris?
  • Heu… tu en penses quoi, toi?

Toujours répondre à une question poisseuse avec une autre question.

  • Je ne sais pas. C’est un peu comme le Père Noël. Il ne va pas faire tout seul toutes les cheminées, ce n’est pas possible.
  • Oui, mais il y a la magie et tout ça.
  • Non, la magie ça n’existe pas.
  • Bon… et pour les cloches de Pâques, ça se passe comment?
  • Ha, ça c’est facile, ce sont les parents qui cachent les œufs dans le jardin.
  • Hummm mmmm!

À ce stade, seul le silence reste une posture tenable.

  • Ça y est, j’ai compris! Ce sont toujours les parents!
  • Hummmm mmmm!
  • Mais alors, c’est pour ça que tu as repris l’escalade! Pour pouvoir monter sur le toit avec papa pour Noël!

Adorable petite créature à la logique implacable quoi qu’un peu tordue, même pour moi.
Quant au sexe des anges, mais qu’est-ce qu’on peut bien en avoir à foutre, je vous le demande!

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