Petite balade au débotté, en rentrant de l’école.


Fin de manif'Il fait tellement beau, l’air est tellement doux que je n’ai pas envie de retourner me claquemurer dans mon bureau. En ce moment, le Gers est jaune, jaune pétard, éclatant, à s’en rayer la rétine, le jaune vibrant du colza en fleur. Ça explose de verdure, ça embaume à plein poumon et dans deux jours, il va pleuvoir des hallebardes sous un ciel plombé et froid. Du coup, plutôt que d’aller chercher les denrées pour le goûter collectif de l’école au supermarket du coin, je trace ma route vers la plaine d’Adour, vitres grandes ouvertes et musique au taquet.

À l’approche de la sorte d’échangeur qui distribue la circulation pour l’Ouest gersois entre les Pyrénées et les plaines, je me réjouis assez profondément que mon autoradio à carte SD ait déjà beuglé le très entraînant Cayenne de Parabellum, parce que vu la barre de Schtroumpfs qui m’y attend, j’aime autant ne pas avoir à passer le barrage sur l’air de mort aux vaches, mort aux Condés !. En fait, ce type d’aventure m’est déjà arrivé, il y a longtemps, quand j’étais étudiante à Toulouse. En vadrouille avec des potes, on se fait serrer à la sortie d’un boulevard pour un léger dépassement de vitesse, une bricole, l’histoire d’une prune qui strangule quelque peu un budget étudiant, mais rien de grave. Sauf qu’on écoutait justement Cayenne comme de gros sauvages anarchos-bourgeois et que le pote conducteur a trouvé très spirituel de baisser sa vitre à manivelle (eh oui! à l’époque, fallait pédaler pour l’ouvrir !) sans éteindre l’autoradio à K7 et avec un grand sourire narquois. Il aurait dû savoir que la maréchaussée a un sens de l’humour aussi développé que le sens diplomatique de notre princident. Nous sommes donc tous repartis à pied. Sauf lui. Outrage à agent.

D’habitude, je passe tranquillement à travers ce type de contrôle, avec ma tête de ménagère de moins de 50 ans et ma bagnole de vieux pedzouille : ça ne sent ni le dealer, ni le poivrot, ni l’exploseur de radars. Mais là, comme j’arrive pendant un creux de circulation, ils n’ont rien de mieux à faire que de m’inviter à me garer sur le bas-côté. Il y en a toute une guirlande, embusquée un peu partout sur l’échangeur de Riscle, certains ont un Famas qui leur bat négligemment la hanche. Personnellement, je ne m’y ferais jamais, à la vision d’hommes en armes dans un pays en paix. D’un autre côté, dans mon secteur, la chasse à l’indépendantiste basque replié sur sa base arrière est toujours un sport très prisé et un chouia musclé. Donc, on se range sagement, on s’empresse de couper le contact pour ne stresser personne et éteindre l’autoradio en passant, surtout que Marylin Manson n’a pas chanté que des berceuses et on croise les doigts pour ne pas avoir laissé les papelards dans l’autre veste, celle pour quand il fait un temps de chien crevé. La jeune nana inspecte mes papiers fort civilement pendant que la gamine beugle sur la banquette arrière : Pourquoi ils tous des fusils ? Ils vont s’en servir ? J’embraye en sourire B, celui que j’affiche quand je suis en mauvaise posture, horriblement gênée ou au bord de la capitulation en rase campagne, un sourire écran large, dentition parfaitement déployée, l’œil limpide et l’air assuré de ceux qui ont l’esprit tranquille. La nana sourit en retour en glissant un regard à ma délicieuse progéniture, tout est OK, je ne finirai pas ce soir dans un quelconque Guantanamo du pauvre. Mais j’ai toujours cette désagréable impression d’avoir quelque chose à me reprocher, d’être passée à un orteil de la catastrophe. J’espère réussir à repartir sans faire hurler le moteur ou crisser mes pneus dans mon impatience de mettre les bouts et je me retiens de leur faire un petit signe poli de la main en reprenant la route avec la circonspection d’un examiné du permis de conduire.

Je fonce dans la vaste plaine de l’Adour avec, dans la colonne vertébrale, cette même sensation de soulagement que l’on éprouve en s’éloignant enfin du bord d’une falaise. De toute manière, je ne risque plus de croiser un flic : tous ceux qui patrouillent à 30 kilomètres à la ronde sont restés derrière moi.

Le supermarché est étrangement vide à une heure où la sortie des classes remplit habituellement les parkings et les rayonnages. Je n’ai que trois bricoles à y prendre, et me voilà à la ligne de caisses, mieux garnie en caissières qu’en clients. Forcément, la caissière est détendue.

  • C’est souvent comme ça, à cette heure-ci ? J’ai rarement vu aussi peu de monde.
  • Ho, oui. Mais vous savez, c’est la fin du mois. Donc, les gens n’ont plus d’argent. Ils reviendront quand ils auront touché leur paye.

Nous sommes le 23. Comme fin du mois, je trouve ça quand même assez précoce.

Des fois, entre la police partout et le fric nulle part, faut avoir les tripes bien accrochées pour continuer à apprécier les petites choses de la vie sans se laisser envahir par une soudaine et irrépressible trouille qui tord l’estomac dans sa poigne immonde et donne envie de hurler à s’en éclater les cordes vocales. Mais bon, deux journées de printemps avant un week-end pourri, ça ne se gâche pas, ça se déguste, posément.
Envers et contre tout.

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