On reconnaît les grandes périodes de chaos au nombre exponentiel de charognards qui sortent alors du bois.


Le toit du monde

Dans le flux dense et sans fin où une information en chasse une autre et où plus personne ne prend réellement la peine de hiérarchiser l’importance des dépêches ou d’analyser le sens des petites histoires qui s’enchaînent sur fond de bulldozer historique, il est des petites perles, quasi insignifiantes, qui racontent plus sur l’état du monde que bien des grands discours. L’aspect le plus marquant, le plus saisissant du brouhaha informationnel, ce dont on mesure le mieux l’invraisemblable désastre, c’est la perte totale de repères, de valeurs, qui caractérise cette fin de cycle, voire de civilisation. Émile Durkheim avait fort bien décrit le phénomène dans son concept d’anomie. Une société en décomposition sociale avancée produit des comportements déviants de la part même des acteurs les plus solides et rationnels ou, tout au moins, qui se considèrent comme tels. Le sens moral commun, celui qui définit collectivement ce qui est bon ou mauvais, se dilue dans une sorte de fuite en avant sans fin et tout cet ensemble de règles, de savoirs communs, de conduites tacites qui permettent le vivre-ensemble de la fourmilière humaine, vole en éclat et ne laisse plus subsister que la course effrénée à la satisfaction immédiate des plus bas instincts.

C’est ainsi que la petite saillie hallucinante de mépris et d’inconséquence d’un vieux pubard en fin de course est plus signifiante pour comprendre notre monde que toutes les fines analyses politico-économiques des penseurs adoubés.
Et c’est de la même manière que j’ai pris en pleine poire la petite histoire sursignifiante du concours de Miss SDF. Voilà une brève qui , en plus de faire ricaner dans les chaumières à l’heure du jambon-purée-salade, porte en elle toute la barbarie de notre époque. Voilà comment tous les profiteurs, que notre monde cultive et choie, déploient leur imagination morbide, en exploitant la misère grandissante. Entendre parler de Miss SDF et de son lot dérisoire d’un an de logement et de maquillage pour faire bonne figure dans les médias appâtés par la chair triste nous replonge directement dans ce que la Grande Dépression de 1929 avait pu enfanter de plus sordide : la misère du monde comme matière première du l’industrie du divertissement. Penser une seule seconde à ces femmes, déjà privées de l’accès à la satisfaction de leurs besoins les plus impérieux, comme dormir à l’abri, se nourrir ou juste faire leurs besoins dignement et qui devront se prêter à cet infâme concours pour l’aumône de quelques mois de survie en plus, évoque immanquablement l’univers brutal et déshumanisé décrit par Steinbeck ou dans des films coup de poing comme On achève bien les chevaux.

Certains continuent à croire en une crise conjoncturelle qui laissera naturellement la place à une croissance miraculeuse lorsque les bubons du profit à outrance seront enfin purgés. Personnellement, je ne vois là que le signal du début d’une curée monstrueuse, destinée à se gaver comme des porcs en attendant la fin de l’Histoire telle que nous la concevons.

Après cela, on pourra bien se fendre d’une foutue journée de la femme.

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