L’épicentre de la France qui lutte contre la crise qui rabote notre droit de vivre dignement s’est largement déplacé à 7000 km au sud-ouest de Paris.

Le mécontentement latent des Français d’outre-mer, dont le statut d’insulaires semblait justifier bien des dérapages de prix, s’est brusquement cristallisé le 19 janvier dernier en Guadeloupe autour de la question du prix de l’essence. Déjà qu’en métropole, Total gonfle ses profits en jouant sur la marge de raffinage pour amortir à son avantage les fluctuations du marché de l’or noir, dans les DOM, il apparaît clairement que les compagnies pétrolières se goinfrent sans vergogne sur le dos des consommateurs.
Dès le 20 janvier, la grève des gérants de stations-service est rejointe par un collectif de 52 organisations diverses qui lance un appel à la grève générale, pour lutter contre l’exploitation outrancière.
Tout comme pour les habitants de la métropole, la course insensée au profit maximum a dépouillé la population des îles caraïbes, non pas de son pouvoir d’achat, comme on tente encore de nous le faire croire, mais de sa simple possibilité de survie. La flambée des prix de l’alimentation, du logement, de l’énergie, de l’eau, c’est-à-dire de tout ce qui nous est simplement indispensable, conjuguée au blocage des salaires, rend de plus en plus aléatoire les capacités de survie d’une grande partie de la population. D’où des revendications fortes sur les prix et les salaires.

La Martinique, soumise au même régime sec que sa voisine est aussi entrée en lutte et la grève générale paralyse l’île depuis 8 jours, rendant problématique d’accès à la nourriture ou à l’essence. Mais la population tient bon et dans la nuit du 10 au 11 février, le collectif obtient une baisse de 20% sur une liste de 100 produits de première nécessité sous la pression d’une foule sans cesse mobilisée.

Pour prendre la mesure de ce qui se passe là-bas, et donc chez nous, il faut se brancher sur les journaux de France Ô, ex-RFO, que l’on peut visionner sur Internet 7 jours après leur diffusion (enfin, c’est un poil plus difficile pour les Linuxiens) : des reportages complets, des commentaires intelligents, des journalistes consciencieux, comme on aimerait en voir plus souvent.

Hier soir, c’est donc sur France Ô Martinique qu’ils étaient les invités du journal, avec leur t-shirt qui affichait fièrement : Je suis l’avenir et je n’ai pas le droit de fuir.

On a perdu la culture de la lutte, on a été anesthésié par la société de consommation.

Lui, c’est un manifestant d’un bled de la Martinique et son discours raconte tout avec une lucidité frappante. Nous sommes loin de la métropole et de ses tranquilles petites journées de mobilisation intersyndicales sans lendemain, juste pour exprimer le mécontentement pourtant endémique, revoir les vieux potes, se compter, aussi, un peu et rentrer chez soi, reprendre le petit train-train quotidien, sans avoir rien changé, rien obtenu, rien gagné, mais avec la conscience du devoir accompli.
Dans les Antilles, les gars ne veulent rien lâcher. Pas de colère qui explose, mais pas de fléchissement non plus : une volonté claire et farouche de ne plus payer la facture, la détermination de ne pas lâcher le morceau. – 20% arrachés à la grande distribution : un bon début et c’est tout. Ils veulent aussi 300 € d’augmentation des bas salaires, net d’impôts et veulent tout renégocier : le logement, l’eau, l’énergie. Sous la pression sans faille de la rue, les négociations commencent. Une première leçon, d’Al Capone : on obtient plus en demandant poliment, une arme à la main, qu’en demandant juste poliment. Deuxième leçon : il y avait du lest à lâcher, ce qui confirme que les revendications sont justes. C’est sûr qu’avec des prix parfois trois fois plus élevés qu’en Métropole, la grande distribution a encore pas mal de mou sous la pédale de frein. On peut toujours arguer que c’est le coût du transport qui fait la différence, parce que le gros de la consommation est importé… Sauf qu’en France aussi, on doit bien importer massivement, vu que l’outil de production a été délocalisé off-shore. Comme quoi…

Malik Duranty et Bénédicte di Géronimo ont la petite trentaine sage et déterminée et jusqu’ici, ils n’avaient jamais manifesté. Lui, il est étudiant à Sciences Po, elle, employée de banque. Ils représentent l’un des nombreux collectifs qui se sont créés dans le flux de la contestation, le Collectif Martinique Avenir : Nous ne sommes pas à la recherche de réponses tout de suite, mais de se réunir avec ceux qui se posent les mêmes questions. Au-delà des revendications immédiates, les Martiniquais s’organisent déjà pour penser un avenir durable qui ne se pose pas en terme de quantités, mais de qualité. Interroger le présent, refondre ce qui ne se passe pas comme il faut : engagement et lucidité politique et sociale sont à l’ordre du jour dans les DOM.

Une lutte et des réflexions qui devraient tous nous inspirer.
Vite.