Aux États-Unis, la possession d’une arme à feu est un droit constitutionnel. En Gascogne, il semble que les autochtones aient opté pour la tronçonneuse et ça change tout.


ÉtêtésLa première chose que je vois en sortant enfin de ma maison, ce sont les racines du grand sapin qui ombrageait ma corde à linge et occultait les premières lueurs de l’aube en été. Il y a aussi quelques tuiles éclatées au sol, mais je sais que ce n’est pas l’œuvre de Klaus, mais bien celle de mon propriétaire funambule. La moitié des fruitiers qui encadraient notre terrain est allongée au sol et sur la pelouse a éclot de bien singulières fleurs de tôle. Ma voiture n’a pas bougé d’un pouce, encaissant vaillamment les vents de travers.

C’est en arrivant sur le chemin que je mesure l’ampleur des dégâts : un mikado formidable de troncs, de poteaux et de câbles à été repoussé sur les bas-côtés, dégageant juste la largeur d’une voiture. Le tunnel de verdure bucolique qui bordait notre petite route n’est plus. Je suis impressionnée par la célérité de ceux qui ont dégagé la route aussi rapidement, m’interrogeant sur les moyens qui ont été mis en œuvre. Sur les cinq kilomètres qui me séparent du bled, je compte pas moins de 12 chutes d’arbres, essentiellement des pins maritimes, dont la tranche dépasse largement la taille d’un homme. Tout a été méthodiquement nettoyé, sectionné, tronçonné et dégagé sur le bas-côté, alors que le gros de la tempête n’est passé qu’il y a 2 ou 3 heures. Entre le patelin d’à côté et le bled, un énorme câble traverse la route. Il s’agit de l’alimentation électrique d’une bonne partie du canton.

File d'attenteJe vais à la maison de retraite directement, parce que je sais qu’ils ont un générateur bien musclé. Le secteur du lycée est affreusement ravagé par les chutes d’arbres. J’y croise le correspondant de Sud-Ouest qui photographie les dégâts. Il habite aussi un microbled paumé en bout de ligne, sa femme a une petite forme, il compte partir assez rapidement dans sa résidence secondaire, en attendant un retour à la normale. Je note mentalement qu’il n’y aura plus personne pour raconter ce qui se passe dans le coin, mise à part ma pomme.

Ma grand-mère n’est pas inquiète. Pas de coupure de courant (et pour cause !), une bâtisse récente, mais suffisamment solide, un coup de vent qui ne l’a pas franchement perturbée. Le bled est niché dans une cuvette. C’est plutôt moyen quand il pleut beaucoup, mais cela peut être assez salutaire quand ça décorne les bœufs. Bien sûr, son téléphone fonctionne et je me dépêche de donner des nouvelles à la famille proche. Un petit coup de fil aussi à une amie, enceinte jusqu’aux dents, qui aurait pu avoir la bonne idée d’accoucher en pleine tempête. Elle m’apprend que son canton, plus à l’ouest du département, a été moins touché et que non, elle va encore se trainer un moment ses cinq kilos de bébés. Je suis surprise de constater que je n’ai plus du tout de réseau GSM. Les relais me paraissent moins sensibles à la chute d’arbres que les réseaux filaires aériens. Ce que j’ignore, c’est que les relais sont alimentés… par le réseau filaire d’EDF. Si l’alimentation s’arrête dans un secteur, c’est toutes les infrastructures du secteur qui s’arrêtent avec lui.
Et ce n’est que le début de l’effet domino.

TorduDans la rue, les gens sortent, se rencontrent et se parlent. En temps normal, on se croise, juste, parfois avec un petit signe de reconnaissance de la tête. Mais là, les gens se parlent. Je vois le téléphone arabe se remettre en marche à la vitesse grand V. Les nouvelles galopent pratiquement à la vitesse de la lumière, parfois même plus rapidement, ce qui apporte un éclairage intéressant à la théorie de la relativité. Il y a des coins isolés, mais déjà, on sait ce qu’il s’y passe.

Le supermarché Carrefour brille comme un sapin de Noël et les villageois y convergent. Drôle d’ambiance pour un samedi. La plupart des gens que je croise ont juste l’air fatigués et le rayon lampes de poche – piles – bougies a été pratiquement nettoyé, mais tout le monde est calme et… affable. Je sors avec quelques courses quand je suis abordée par une femme qui vit de mon côté, dans la cambrousse.

  • Il faut acheter de l’eau potable
  • Ha bon, pourquoi ? Chez nous, ça va, ça coule, on a même eu l’eau chaude des cumulus pour se doucher. Et puis je ne vois pas le rapport entre les conduites d’eau sous-terraines et la tempête.
  • Le château d’eau se vide.
  • Comment ça ?
  • En fait, l’eau est pompée dans la nappe phréatique et est stockée dans le château d’eau pour nous fournir la pression. Mais comme il n’y a plus de courant nulle part, les pompes se sont arrêtées partout dans le canton et nous n’avons plus que le contenu des châteaux pour nos besoins.
  • Mais il y en a pour combien de temps ?
  • 24 heures, tout au plus.
  • Mais, nous n’avons pas de groupe pour faire tourner les pompes ?
  • Non, rien.

Mierda! Manger à la chandelle dans une maison à 11°C passe encore, ne plus avoir de téléphone, de TV, ce n’est pas très grave, du moment qu’on remet la main sur de bons vieux jeux de société, perdre le contenu du congélo… bon, tant pis. Mais ne plus pouvoir se laver pendant… combien de temps, déjà ?

Changer la bouteille de gaz. Manquerait plus que je me retrouve en rade de gaz un dimanche de fin de civilisation. Il y a la queue à la station-service : les gens ont ressorti les vieux poêles à pétrole, il leur faut du carburant pour se chauffer. D’autres doivent nourrir les groupes électrogènes qui vrombissent dans la campagne.

  • Vous avez l’appoint ?
  • Ben non, pourquoi ?
  • Le terminal CB est HS : il nous faut l’appoint ou un chèque.
  • Bon, je vais retirer en ville.
  • Je vous épargne cette peine, il n’y a plus un seul DAB en fonctionnel dans le canton.

Je n’y avais pas pensé non plus : plus de fluides, plus de liquide. Je paie tout par CB, je retire le moins possible et il va me falloir des fouilles archéologiques pour retrouver un chéquier à la maison. L’argent vient de se rematérialiser. Un aller-retour plus tard, me revoilà à la station-service pour ma recharge de gaz domestique. Je profite d’une accalmie de clientèle pour discuter avec le gérant. D’habitude, ce gars est joyeux comme un jour sans pain, mais là, je le trouve carrément prolixe. Le supermarché alimente le magasin, les frigos, le parking et la station sur son groupe, lequel a 7 jours d’autonomie. Ensuite, il n’y a plus rien, même plus d’essence. Ben oui, pour les pompes aussi, il faut de l’électricité. Quant au gérant, il va rentrer chez lui ce soir dans une maison noire et froide.

  • Je me demande si je ne vais pas passer la nuit dans le supermarché, finalement…
  • Excellente idée ! Vous nous invitez ?
  • C’est vrai que ce serait pas mal…

Le vieux fantasme de la nuit au centre commercial : tout le confort de la consommation de masse moderne au service des naufragés du climat. On se marre un bon coup, chose que je n’aurais pas imaginée il y a 24 heures.
Après ce délire purement consumériste, je retourne à la casbah, goûter aux joies de la soirée Monopoly qui n’en finit pas. Je suis décidément une gauchiste à la petite semaine : je désire le changement du système consumériste et quand il s’effondre, par la grâce d’un mauvais coup de vent, me voilà immédiatement orpheline du confort petit-bourgeois.

Le lendemain matin, c’est un conseiller municipal de mon microbled qui vient en voiture jusque chez nous pour dispatcher les dernières consignes et nouvelles. Il confirme que le château d’eau est presque vide et nous indique les piscines du coin réquisitionnées pour capter au moins de quoi alimenter les chasses d’eau. Nous voilà bien vulnérables si nous ne pouvons plus évacuer notre merde. Les gens du conseil, avec des paysans et volontaires du coin se sont organisés spontanément, un peu partout dans le canton : prendre des nouvelles des vieux isolés, partager le courant des groupes électrogènes, récupérer les congélateurs-coffre de ceux qui stockent toute leur nourriture pour l’hiver et surtout, dégager les routes, partout, jusque dans les plus petits chemins. Les agriculteurs ont sorti les tracteurs pour traîner les billes de bois, d’autres ont bricolé les poteaux de fortune pour soutenir les câblages abattus. La tempête secouait encore tout le secteur que déjà une armada de bûcherons improvisés s’affairait partout à réduire les dégâts.

Je décide de quitter le bled et d’aller me réfugier avec la gosse dans la famille, au bled en chef. De toute manière, je ne peux plus travailler et sur place, je ne sers pas à grand-chose. Avant de partir, nous allons livrer une bobine de film dans un autre cinéma, un peu plus loin, en plaine de l’Adour. En chemin, les mêmes scènes de désolation se répètent. Le projectionniste est une sorte de sympathique géant qui raconte la même chose que chez nous. Il raconte aussi la solidarité des gens : il a hébergé deux réalisateurs belges venus présenter un film la veille au soir et qui ont dû passer une veillée inoubliable entre toutes. Le directeur de la maison de retraite du coin a invité tous les habitants à venir recharger les téléphones portables dans son établissement, lui aussi alimenté par un groupe. La solidarité surgit, partout, tout le temps et c’est vrai que cela donne le sourire.
Je collecte les témoignages et les photos et je me rends compte qu’en ravageant notre cadre de vie, Klaus nous a aussi révélés à nous-mêmes.
Et je ne suis pas au bout de mes surprises.

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