Hier, c’était manif au bled en chef, malgré la tempête Klaus qui n’en finit plus de perturber la vie quotidienne des Gascons.


Nous partîmes un million selon la police, nous arrivâmes plus de 2,5 millions au port, selon les syndicats. Dans tous les cas de figure, les mauvaises langues ne pourront pas dire que personne ne s’est rendu compte de rien. Même le ciel était de la partie, nous réservant un fort clément brouillard après des décades de tombereaux de flotte accompagnées de ce que certains qualifient de cyclone extratropical.
En tête de cortège, émergeant de la brume, un escadron de fauteuils roulants encadre la banderole collective : s’il y en a qui sont bien déçu des promesses sarkozystes, ce sont bien les handicapés, invités à survivre avec une aumône et dont les pauvres droits se réduisent, comme leur autonomie. Suivent les blocs colorés des syndicats coordonnés, le rouge dominant de la CGT, un petit îlot d’orange fluo pour la CFDT – ce ne doit pas être facile d’être un militant CFDT, par les temps qui courent -, et une masse indéterminée d’anonymes, derrière une banderole noire de défense des associations éducatives. Hôpital, Jeunesse et Sport, Impôts, petits raccourcis d’un service public qui n’en finit pas de se faire dégraisser. Et le brouillard continue encore et encore de vomir la foule, compacte, joyeuse et décidée. Une vague, énorme : les parents d’élèves. Beaucoup ne sont pas des habitués de ce genre de sauterie. Des apolitiques. Nombreux. Déterminés. Avec leurs gosses. Il y a même de vrais bourgeois dans le tas, me glisse monsieur Monolecte qui sait de quoi il parle. Si même les bourgeois sont de manif’…

SinistrésLa foule se déroule à mes pieds pendant que je tente d’accrocher quelques belles pancartes, bien parlantes, à mon album photo. De temps à autre, un visage connu, un vieux pote perdu de vue depuis 10 ans : ha bon, t’es PS, toi, maintenant ? Tout arrive, décidément. Le Parti socialiste est de sortie, massif et discret à la fois. Maintenant qu’il se fait couper le sifflet à l’Assemblée, il lui reste ses pieds pour s’exprimer. Comme le petit peuple. Le photographe de la CGT décide de faire binôme avec moi. C’est un vieux de la vieille, mais il n’a pas la technique pour accéder aux balcons qui surplombent la foule, les meilleurs points de vue, pour tenter de saisir la profondeur de champ dans laquelle se perd la foule. C’est un grand cru, me dit-il, probablement le plus gros rassemblement dans le bled en chef depuis 20 ans. Mais ça ne suffira pas, pour que ça marche, faudrait qu’on fasse ça tous les jours pendant au moins 15 jours.

Soudain, au coin d’une rue, un facteur. En tenue. Sacoche au côté. En train de distribuer le courrier.
Sa présence rend encore plus évidente l’absence des postiers dans le cortège. À une époque, pas de mouvement social sans la Poste. On ne parle même plus des France Telecom. Perdus, corps et bien. Pour les EDF, ça peut se comprendre : bientôt une semaine qu’ils sont sur les dents pour tenter de réparer les dégâts de Klaus… et de plusieurs années de sous-investissements chroniques dans les bleds. Bref, disparus les grands services publics. Laminés, privatisés, précarisés. J’ai un pote postier syndicaliste… un dinosaure. Ils ne sont plus que 2 syndiqués sur 20 facteurs. Une hémorragie. Tout le reste, c’est en contrat plus ou moins précaire, forcément de droit privé. Tu la fermes ou on te casse. Silence radio sur les conditions de travail qui partent en couille : des tournées qui s’allongent sans que les horaires suivent. On finit la tournée comme on peut, sur le temps libre. Mais l’usager, il s’en fout, il ne sait rien. Tout ce qu’il voit, c’est le ballet des petites voitures jaunes, jour après jour. Finies, les grèves. Fini, aussi le service public, mais le temps qu’on s’en rende compte, ce sera trop tard.

Je lâche le cortège vers la CCI du coin. Là aussi, calme plat et silence radio. La commission Balladur va pouvoir élaguer en paix les petits salariés sous prétexte de rationalité. Personne ne moufte dans le fief du patronat local.

Les perdants du jour se sont faits discrets.
Tant pis pour eux.
Tant pis pour nous tous.

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