Parce qu’il n’y a pas que la politique, la crise, les nazes, les mauvaises nouvelles, un monde qui marche à l’envers et le plus grand braquage de tous les temps qui n’en finit pas de tous nous ruiner, je me suis laissé entraîner par de drôles de fréquentations bloguesques dans une petite aventure d’écriture collective.
Pour se changer les idées, le début de mon cadavreski, rien que pour vous. Et si ça vous a plu, vous pouvez vous goinfrer tout le bouquin.

Tout d’abord, Lucien entend le claquement caractéristique des talons sur le lino et l’écho de ce pas alerte qui rebondit sur les murs verdâtres des couloirs. Il sait qu’il y a une fille en approche. Une fille et non une infirmière dont les sabots de plastique rendent l’écho de la marche plus sourd. Une fille et non une femme, qui ne marcherait pas aussi vivement, portée par l’élan de la vie encore fraîche, qui gonfle la poitrine des filles et pulse aux tempes des garçons. Une promesse de fille qui va débouler à l’angle du couloir où il est engoncé sagement dans un fauteuil trop grand pour lui. Une fille qui martèle le sol avec la vigueur d’un général de conquête, une fille qui sait tracer sa route en sandales à petit talon agressif quand d’autres se contentent du chuintement feutré des semelles de caoutchouc de leurs espadrilles informes.

Il lève à peine les yeux de la revue derrière laquelle il tente depuis un bon quart d’heure de se composer une attitude détachée et elle entre déjà dans son champ de vision, encore plus fantasmatique qu’il ne pouvait se la figurer. Des couleurs et des volumes, qui ondulent. La masse ambrée de la mousse de ses cheveux. La danse chaloupée de l’ourlet de sa robe à grosses fleurs rouge, une mousseline de crêpe vaporeuse probablement récupérée dans une friperie et qui épouse chacune de ses courbes, chacun des mouvements amples de sa chair pleine. Une peau veloutée et mate, presque ton sur ton avec les cheveux, des traits fins et gourmands, un demi-sourire rêveur qu’il entrevoit à peine. La fille est magnifique, bien que nettement plus pulpeuse que les critères de papier glacé sur lesquels il tente vainement de s’exciter depuis déjà quinze minutes. Tout est rond, tout est plein chez elle. La chair, ferme et abondante, tressaute dans la petite robe d’été à chaque pas décidé et la poitrine, opulente et incroyablement haut montée, bat la mesure de la course de la marcheuse. Tout est généreux dans cette vision, frais, voluptueux comme une pêche mûre et fraîche dont on aspire amoureusement le jus un après-midi d’août sous la ramure apaisante d’un mûrier. Tout est tapage et grâce, vigueur et féminité extrême.

Il est totalement subjugué par cette fille qui passe devant lui comme s’il était peint de la même couleur fatiguée que le mur derrière lui. Mais pas au point de ne pas remarquer le mouvement fluide de son bras gauche au moment même où elle attrape tout naturellement un stylo plume qui dépassait de la poche d’une blouse blanche pendue à une patère dans un renfoncement de porte, presque juste devant lui.

Il en a déjà vu des pickpockets dans leurs œuvres. Il connaît toutes les ficelles du métier, tous les trucs, mais là, c’est purement de l’art, une telle continuité dans le geste, un tel naturel dans la préhension que l’on pourrait penser que la main est animée d’une vie propre, totalement indépendante de sa propriétaire. Ce n’est même pas un vol, c’est une libération de l’objet, des retrouvailles, un retour dans le juste ordre des choses. Déjà, le stylo a disparu, peut-être dans son petit sac noir qui bas ses flancs en cadence. Déjà, l’apparition sublime s’éloigne, suivant son propre rythme, sa propre route dans ce qui doit être son monde à elle. Il pourrait, il devrait se lever, réduire en trois enjambées vives l’écart qui se creuse entre eux, la saisir fermement au poignet et couper net son élan en lui plantant sous le regard sa carte professionnelle. Il devrait vite saisir la chance de découvrir son visage, son regard, d’entrer dans sa sphère d’odeurs de fille. Il déboulerait dans sa vie aussi abruptement qu’elle venait de le faire dans la sienne, il marquerait son territoire, briserait ses rêveries itinérantes, mais ce serait comme vouloir capturer le parfum d’une rose au petit matin, toucher l’impalpable, emmurer le furtif. Il briserait le charme de cette rencontre qui n’en est pas une, souillerait la magie du moment. Ce serait comme vouloir boire un bon verre d’armagnac avec des doigts graisseux de frites de Mac Do. Un sacrilège.

D’un autre côté, s’il ne déplombe pas son cul du vieux fauteuil avachi, la fille va juste disparaître pour toujours par la porte au bout du couloir et il retournera à sa vie de merde.

À suivre…


Le Cadraveski au titre définitivement provisoire est donc une œuvre collective de vingt clavioteurs au long cours, vingt petites nouvelles qui content l’étrange cheminement d’un stylo aventureux. Le bouquin final, fruit de plus de 6 mois de boulot intense et harassant est pourtant proposé à prix coûtant aux heureux acheteurs.

J’espère que le résultat vous plaira. Critiques et coups de gueule seront les bienvenus.

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