Il vous reste encore 15 jours pour présenter vos meilleurs vœux pour l’année 2009. Bonne année et bonne santé !
Surtout, bonne santé…


Hier, je me retrouve à la pharmacie du bled, chose qui ne m’est pas arrivée depuis plusieurs mois. Un bon état de santé général pour toute la famille, couplé à un recul marqué des prescriptions et des remboursements dans le domaine oto-rhino, celui qui nous concerne le plus, voilà qui explique ma bonne pratique d’assurée sociale. Du coup, je me pose de plus en plus la question du maintien de notre couverture complémentaire, laquelle ne nous sert globalement à rien tout en ponctionnant environ 1/15e du budget annuel de notre ménage, bien que j’ai rabattu toutes les garanties au minimum ces dernières années devant l’inflation des cotisations qui est inversement proportionnelle à la constante érosion de nos revenus. L’effet de ciseaux qu’on appelle ça dans le jargon des économistes en chef, ceux qui n’ont pas vu venir l’averse de merde qui se radine au triple galop du large des Açores pour bien nous essorer quelques tours de plus en cette année qui s’annonce donc totalement radieuse et enchanteresse. Ils auraient dû appeler ça l’effet tronçonneuse, vu la tête de notre budget.

Je n’ai besoin que de deux tubes de crème pour ma grand-mère dont les mains, usées par des décennies à nettoyer la merde d’autrui, s’épluchent aujourd’hui comme des oranges. Comme chaque fois que j’entre dans ce genre d’officine, je suis toujours marquée par la foule compacte qui se masse devant les comptoirs, une humanité reniflante et souffrante qui doit serpenter autour des îlots parapharmaceutiques vantant des monceaux de poudres de perlimpinpin avant d’accoster une blouse blanche compatissante que leur délivrera de quoi soulager ses multiples souffrances. Il me faut toujours dans les 15 minutes pour accéder à un dealer légal, il y a toujours devant moi une multitude de goitreux hydrocéphales avec la prescription improbable qu’il faut commander par pigeon voyageur ou broyer sous les aisselles pour que ça marche. En général, aussi, il n’entre jamais personne après moi, ce qui fait que le suivant, quand il finit par arriver, n’attend guère plus de 25 secondes, le temps que je fasse l’appoint.
J’ai toujours eu une sorte de poisse de la file d’attente que nulle étude scientifique ne peut expliquer. J’ai fini par m’en accommoder et par profiter de ce temps volé à la trépidation d’un monde qui court à sa perte pour en faire un point de vue unique sur mes contemporains.

Pour occuper les maudits de la file, la pharmacie a été dotée depuis la dernière fois de petits écrans LCD qui diffusent une médiocre propagande pour les débouche-naseaux, antironflements, aspirateurs de capitons et autres alchimies dispendieuses et totalement inefficaces, en dehors de drainer encore plus d’argent de la poche des crédules vers celles des actionnaires des pharmabarons. Je commence à m’emmerder ferme derrière un couple de petits vieux dont l’ordonnance est plus fournie que la liste au Père Noël de tous les gosses du bled réunis quand une conversation accroche mon oreille et retient mon attention.

  • Vous avez votre carte de mutualiste pour enregistrer vos droits ?
  • Non.
  • Ah, il faudrait l’apporter, sinon, il va falloir payer…
  • Je n’ai pas de mutuelle.

Sur ces mots, la femme sort de son sac un carnet de chèques et un bout de carton déchiré. Elle n’est pas la seule à payer. Je vois aux autres guichets bien des billets changer de mains, malgré le vert bien visible des cartes Sécu.

  • J’aurais aussi besoin de cela.

Le bout de carton est en fait le couvercle d’une boîte de médicaments.

  • Ha, mais c’est sur ordonnance, ce produit.
  • Oui, je le sais.
  • Je ne peux pas vous le délivrer sans ordonnance.
  • C’est pour mon père, il a mal en ce moment et je n’ai que ça à lui donner.
  • Vous savez ce que c’est, ce produit ?
  • C’est l’ophtalmologue qui l’a prescrit la dernière fois. Mon père a 89 ans et il a perdu un œil à cause d’un caillot de sang. L’ophtalmo a dit qu’il ne pouvait rien faire, sauf lui donner ça pour le soulager.
  • Je comprends bien, madame, mais il s’agit d’un produit destiné à faire tomber la pression intraoculaire, je ne peux pas vous le donner comme cela. Votre père continue à avoir mal ?
  • Oui, le docteur m’avait prévenu…
  • Mais il faut l’amener en consultation le plus vite possible.
  • C’est que c’est difficile. Mon père ne se déplace plus que difficilement et…

Eh oui, avec le déremboursement des VSL, ça devient difficile pour les vieux impotents du fin fond du bled d’accéder au minimum de soins. La femme est calme, mais insistante. Modeste. C’est ainsi que je la décrirais : fringues classiques, coupe classique, voix douce et effacée, mais pas assez pour mon oreille. Passe-muraille. La mouise, dignement.

  • Je comprends bien, mais votre père risque de perdre son deuxième œil. Il faut vraiment consulter. Et ce médicament n’est pas du tout approprié. Il n’est pas destiné à être pris au long court, sans ordonnance.
  • Mais comment je fais, en attendant ? Il souffre.

Mon pharmacien se tait et prend le temps de la réflexion. Je me réjouis intérieurement de le voir bien faire son boulot de conseil et d’aiguillage, patiemment, tranquillement.

  • Je vais vous proposer un produit pour limiter la douleur et les irritations, mais il faut absolument que vous trouviez un moyen d’amener le plus rapidement possible votre père en consultation.

Il lui vend finalement un collyre homéopathique dont je me dis qu’au moins, il ne pourra pas faire de mal. La femme règle et s’en va avec son petit sachet. Le pharmacien reste impassible. Nos regards se croisent. Il sait que j’ai tout suivi. Je crois qu’il est arrivé à la même conclusion que moi : elle va tenter sa chance dans une autre pharmacie.

Manque de transports, de fric, de médecins, de place dans une maison de retraite, c’est la chronique de la France qui trime et qui l’a bien profond. Je repense à ma mutuelle. J’ai dû la mensualiser cette année. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir continuer à banquer. Ça rembourse des clous, mais sans, ça a l’air encore pire. Quand j’étais gosse, ma famille avait une couverture complète. La mienne est à trous et en peau de chagrin. Le recul, en pleine poire.

C’est mon tour d’avancer au comptoir.

  • Bonne année !

Mais le cœur n’y est plus.


La santé avant tout est une expression de la Conversation sinfonietta de Jean Tardieu, expression qui a tourné dans ma tête pendant que je vivais cette scène. Conversation sinfonietta ogg (en ogg, transcodé et vaguement nettoyé du wav original via Audacity) a été réalisé avec une clé USB lors d’une répétition, le 27 décembre 2002… 2002, une autre époque.

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