Et si la grandeur d’un pays se mesurait à l’envergure des bras de ses habitants quand ils étreignent celui qui vient d’ailleurs ?


L’après-midi est déjà bien avancé quand j’arrive à la petite maison de la famille de City. Comme je suis dotée d’une R5 brinquebalante au rouge trépassé, il m’arrive de dépanner l’un ou l’autre de mes colocataires de la cité U. Dès le seuil franchi, je suis aspirée dans un autre monde. La maison est plongée dans une sorte de clair-obscur bruyant et grouillant d’une humanité noire et rieuse. Il y a du monde partout. Des gosses surgissent d’une pièce, m’emboutissent aux trois quarts et s’engouffrent en hurlant de joie dans un couloir. J’aperçois dans l’entrebâillement d’une porte quelques formes allongées. D’autres pièces jaillissent des éclats de voix, dans une cascade de langues et de dialectes totalement inconnus. Une odeur lourde et persistante de nourriture m’amène dans la cuisine où de grosses marmites popotent paresseusement. Il y a là toute une assemblée de femmes jacassantes, certaines en boubou éclatant, d’autres en t-shirt et jeans ajustés. J’ai l’impression d’être une extra-terrestre qui vient de faire naufrage sur une planète inconnue.

Une femme me saisit par le bras et m’assied d’autorité à la petite table en formica.

  • City, ta copine vient d’arriver ! Machine, prends une assiette pour la demoiselle.

Elle ne pouvait pas me rater. L’assiette atterrit devant mon nez pendant que j’essaie de me faire entendre.

  • Heu, non, je n’ai pas faim du tout, ce n’est pas l’heure…
  • Ta, ta, ta, personne ne part de chez moi le ventre vide !
  • Mais c’est que je n’ai pas vraiment le ventre vide…
  • Tiens, goûte-moi ça, c’est mon mafé, tu m’en diras des nouvelles ! Hé ! il reste de la purée de manioc ?

Mon assiette s’est remplie de plusieurs gros morceaux de viande baignant dans une sauce rouge et manifestement très grasse dont l’odeur m’est totalement inconnue.

  • Bon, c’est sûr, ce n’est pas vraiment de la purée de manioc, ici, on ne trouve rien, mais en ajoutant des fécules de pommes de terre à de la purée, ça rend bien la texture. Par contre, pour le mafé, c’est de l’huile de palme, pas d’arachide.

La purée est une sorte de monceau monobloc élastique, quelque part entre le loukoum et le mastic.

  • Mange, mange, ça va être froid.

Plus de quinze ans plus tard, l’Afrique a toujours pour moi la saveur de ce mafé servit sans façon sur un coin de table dans la banlieue toulousaine, et mes sens sont désormais orphelins de cette petite humanité bruyante et chaleureuse, des échos lointains de ces langues que je connais pas, de la présence lourde et vivante des épices dans l’air, de toute cette chaleur humaine qui m’a été offerte, comme ça, brusquement, comme une adoption inconditionnelle, comme une évidence, l’hospitalité comme langage universel, notre valeur commune.

Frères des hommes

Paris se découpe à travers les grandes verrières du studio-atelier. En fait, ce n’est plus vraiment un atelier, juste un loft incroyablement grand qui appartient à une vieille bourgeoise décatie, quelque part entre Opéra et Montparnasse. Sayaka vit dans la salle de bain. Dit comme ça, ça fait un peu les misérables du vingtième siècle, mais la salle de bain est à la dimension de l’appartement, vaste et éclairée par le ciel de la capitale. Il y a largement la place d’y caser un lit et un bureau et comme la bourgeoise est de sortie, Sayaka nous a réunis dans le salon pour un repas japonais.
En fait, ce sont des sashimis familiaux, pas des trucs tout roulés comme dans le commerce. Chacun prend sa feuille d’algue et la remplit comme il le souhaite à partir des ingrédients sur la table.
Autour de la table, en plus de monsieur Monolecte et moi-même, il y a ma copine coréenne et celle qui vient de Taïwan.

Après les banquets intercontinentaux que j’avais partagés à la résidence du Mirail, chacun amenant un plat venu de sa tradition familiale, je n’avais pas été dépaysée en déboulant à la Sorbonne. L’amphi de licence en sociologie n’était pas sans m’évoquer une session plénière de l’ONU et j’adorais ça, oui, j’adorais pouvoir me frotter au monde entier, moi dont ma condition sociale a pas mal rogné les ailes. Déjà, à l’époque, je cultivais le rêve un peu fou de bosser pour National Geographic ou un truc dans le genre, et de sillonner la Terre, à la rencontre de la multitude que l’humanité féconde a pu engendrer. Ma chance, c’était d’être là où convergent ceux qui cabriolent de continent en continent.

Mon amphi sentait bon l’aisance discrète de ceux qui appartiennent à la classe sociale des voyageurs internationaux, une classe très cosmopolite, représentée sur tous les continents. Ce n’est pas tant le pays d’origine ou la couleur de la peau qui ferme les frontières au nez des gens, que leur appartenance aux couches défavorisées de l’humanité.

Ce que je devais apprendre bien après, c’est que dans le bouillon de culture universitaire, bien des inimitiés historiques avaient été transcendées et que sans leur commune amitié pour moi, mes copines asiatiques auraient tout fait pour ne pas avoir à se côtoyer, tant le contentieux entre leurs différents pays était lourd.

Je suis en train de tremper mon sashimi biscornu dans la sauce soja à l’ail quand je demande brusquement :

  • Pourquoi la France ?
  • Hein ?
  • Je me demande pourquoi vous avez toutes choisi de venir en France pour vos études. Il y a des tas de facs chez vous et il existe des facs bien plus prestigieuses que la nôtre ailleurs dans le monde. Alors pourquoi ici ?

C’est Sayaka qui me répond :

  • Bon, déjà, la Sorbonne a tout de même une très bonne réputation internationale. Un diplôme de la Sorbonne t’ouvre bien des portes chez nous.

J’apprendrai par la suite que nul n’est prophète en son pays… et qu’il est des réputations qu’il vaut mieux aller capitaliser loin de chez soi.

  • Mais tu as raison, ce n’est pas la principale raison qui m’a fait venir ici. Je suis venue ici parce qu’ici, c’est La France. C’est quelque chose d’encore très important. Pour moi, la France, c’est le pays des Lumières, de la Révolution et surtout, c’est le pays qui a donné les Droits de l’Homme au monde entier. Tu ne peux pas imaginer ce que cela représente, vu de chez moi. J’ai choisi la France, parce que c’est plus qu’un pays, c’est un symbole.
    Liberté, égalité, fraternité… tout est dit.

Oui, tout était dit. Mon pays comme symbole de nos plus hautes valeurs communes, mon pays comme un phare qui illumine le reste du monde de son universalisme, de son ouverture, de son sens de l’accueil et de l’hospitalité. Tout comme j’avais été fière d’appartenir au pays qui avait envoyé l’Île de Lumière percer l’obscurité de la Mer de Chine, j’étais heureuse de comprendre qu’un pays pouvait être beaucoup plus que la somme de ses habitants, beaucoup plus que sa balance des paiements ou son PIB.

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