Chacun sa merde et du papier pour tous !
En cette période festive, ce sera du papier cadeau, forcément.


J’adore l’odeur de la soupe populaire au petit matin ! J’aime entendre le petit peuple souffrant, drapé dans sa dignité faute d’un manteau en cachemire digne de ce nom, venir quémander les quelques miettes de mes royales agapes que leur balayera ma domesticité servile aux marches de mon hôtel particulier. J’aime le réconfort enivrant de ma propre générosité et je me sens profondément utile, quelque chose comme le socle intangible de l’ordre social, le maître étalon (et oui, aussi…) à partir duquel chacun trouvera sa place dans notre société et saura y rester. Irrémédiablement.

Chaque personne doit pouvoir trouver sa place dans notre société, et il est de notre responsabilité d’œuvrer en ce sens.
Citation de l’autre site NosValeursCommunes.fr

Une place pour tous et tout le monde à sa place. Voilà une belle valeur de notre temps, avec laquelle je me sens pleinement en accord.

C’est parce que ce système me permet d’être riche et de le devenir chaque jour un peu plus que j’adhère pleinement à notre grande valeur commune de la solidarité.
C’est important d’aider les pauvres. C’est une forme de reconnaissance du ventre. Et puis, tant qu’on aide les pauvres, personne ne se pose pas trop la question de la genèse de la pauvreté.
Bien sûr, il convient de ne pas faire n’importe quoi dans ce sens : il ne s’agirait pas qu’un brusque accès de solidarité égalitariste épuise le filon, pas plus que toute cette générosité ne doit trop écorner mon modeste pécule, qu’il me faudrait alors rapatrier à la cloche de bois des îles paradisiaques où il expérimente la génération spontanée.

Solidarité bien ordonnée commence par soi-même.
D’ailleurs, le milieu caritatif est très bien fait à cet égard : on peut choisir ses bons pauvres, qu’il convient de récompenser et puis surtout, cela ne revient pas trop cher pour un effet pourtant maximum, comme en témoigne ce courriel non sollicité qui est tombé à point nommé en cette période d’hyperactivité comptable défiscalisante.

Ainsi donc, un euro donné, c’est deux euros directement récupérés dans les caisses de l’État. Avouez qu’il s’agit là d’un marché particulièrement juteux. Quand je donne aux pauvres, non seulement je donne essentiellement à mes potes qui ont créé des officines privées de charité en lieu et place du périmètre de l’action publique, mais en plus cela me permet de réduire significativement la strangulation fiscale qui menace sans cesse mon opulence.
J’aide les pauvres… avec leur argent.
Car de niches plus grandes qu’un F5 de HLM en bouclier fiscal, en passant par tout une luxuriance d’exonérations diverses et variées, sans compter mon argent de poche que j’arrive toujours à transformer en frais de représentation d’une de mes boiboites offshore et donc offTVA, les gros financeurs de l’État providence, ce sont quand même ceux qui en dépendent le plus directement, qui sont trop mesquins pour embaucher des avocats fiscalistes et trop pauvres pour se faire offrir le nécessaire et le superflu.

Montage divin, n’est-il pas ? Et follement amusant.
Chaque euro de sacrifié me rapproche deux fois plus vite du Saint-Graal de la non-imposition tout en tapant directement dans la très obsolète solidarité d’État d’inspiration stalinienne. Un euro pour le Téléthon, c’est deux euros qu’ils n’auront pas pour financer la Sécu, la Caf, l’Éducation nationale, les transports, la recherche, c’est autant d’euros qu’il leur faudra emprunter, au prix fort. Et qui peut leur prêter tout cet argent qu’ils n’auront pas pu nous prendre ?
C’est nous! Le même argent, qu’ils devront me rendre. Avec les intérêts. Que je pourrai investir ensuite dans un nouveau cercle vertueux de solidarité défiscalisante…

C’est magnifique, je vous dis.
Et quand ils ne pourront plus rembourser, ce qui arrive toujours fatalement aux gueux, et c’est bien ça qui fait tout leur charme, ils devront liquider les bijoux de famille, démanteler les dernières brides de leur solidarité de droit-de-l’hommistes égalitariens de mon cul et s’en remettre à la logique assurantielle pour pallier aux risques de maladie, vieillesse, maternité ou pauvreté. Et la logique assurantielle, c’est nous !
La boucle sera alors bouclée, je serai alors indécemment encore plus riche et je pourrai me permettre quelques accès de charité bien ordonnée pour mes pauvres méritants.

Et je me sentirai bon, immensément bon !

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