Il parait que le retour de Bertrand Cantat a fait couler beaucoup d’ancres dans le cybermarigot. J’ai écouté rapido le morceau « Gagnants / Perdants » que j’ai effectivement trouvé très pertinent et je suis passée à autre chose. Jusqu’à ce que je tombe sur un bout de polémique, non pas sur le contenu de l’œuvre, mais sur la légitimité de Cantat de revenir à la chanson.


Vous l’avez peut-être déjà remarqué à force de passer ici entre deux posts, la vie des people ne m’intéresse que fort peu et je distingue à la hache ce qui est de l’ordre de la vie publique, de l’œuvre, de ce qui est de l’intime, du privé. Si je me penche sur l’affaire du retour de Bertrand Cantat à la chanson, c’est qu’à mon sens, on touche à quelque chose de bien plus profond et général que l’histoire personnelle de Cantat et par extension, de la mort de Marie Trintignant.

J’appréciais énormément le travail des deux artistes à l’époque du drame. Je trouvais Marie Trintignant purement aérienne dans ses rôles et le talent artistique de Noir Désir au service de l’engagement politique me ravissait le cœur et les oreilles. Cible émouvante est l’un des très rares films que j’ai jamais acheté et il fait naturellement partie de ma filmo culte. Quant à Noir Désir, ce fut un déchirement de ne choisir qu’une seule chanson pour embarquer dans ma capsule temps. C’est un peu comme dans le cochon, dans la carrière de Marie et de Bertrand, tout est bon. Autant dire que le meurtre de l’une par l’autre fut un drame à plus d’un titre, puisque me privant simultanément de deux de mes artistes préférés. L’affaire fit grand bruit, Marie fut enterrée et un chouia béatifiée par l’opinion publique quand elle ne fut pas récupérée par divers courants d’opinion et Bertrand dument jugé, condamné et enchristé pour son crime. Le seul bon côté des choses fut que le problème de société qu’est celui de la violence faite aux femmes dans l’enceinte même de leur foyer sortit enfin de dessous le boisseau.

Or le retour de Bertrand Cantat à la chanson ouvre, selon moi, un nouveau champ de réflexion social, au-delà même de la polémique qu’il suscite, celui de la nécessaire (ou pas !) réinsertion des condamnés à la fin de leur peine.

Cantat a-t-il le droit de rechanter ?
Juridiquement, il semble que sa liberté conditionnelle s’assortisse d’une intéressante restriction :

S’agissant de son activité d’artiste, le jugement lui interdit « de diffuser tout ouvrage ou œuvre audiovisuelle dont il serait l’auteur ou le co-auteur et qui porterait, en tout ou partie, sur l’infraction commise et s’abstenir de toute intervention publique relative à cette infraction. » Ceci pour quatre ans. Après il sera libre. Pour chanter ce qu’il veut, comme avant, l’injustice, la révolte et l’amour.
J’irai applaudir Bertrand Cantat, par Gilles Devers, le 16/11/2008, blog : Actualités du droit.

Le jugement de remise en liberté est cité plus ou moins partiellement selon que l’on est pour ou contre le retour de Bertrand Cantat sur scène. Une lecture partielle permet d’affirmer qu’il n’a plus le droit d’exercer son métier alors que le texte l’empêche juste, comme cela se fait généralement, d’évoquer l’affaire pendant le temps de la conditionnelle. Cela dit, la restriction est floue : une chanson d’amour est-elle en rapport avec l’affaire, le groupe doit-il mettre au congélo le titre Sweet Mary qui date de 1989 ?

Au-delà de l’affaire, ce qui m’intéresse, ce sont les arguments selon lesquels, en gros, Cantat ne devrait plus jamais chanter, par souci de décence. Il y a donc l’idée qui se dessine que le meurtrier qui a purgé sa peine doit être limité dans ses possibilités de réinsertion jusqu’à la fin de sa vie. Parce que le meurtre est définitif. Donc, la peine doit l’être aussi, pas seulement la peine de la famille de la victime, ce que nous pouvons concevoir, mais aussi la sanction de celui qui a tué.

Du coup, en revient au bon vieux débat sur la double peine. Le coupable a-t-il payé sa dette à la société quand il sort de prison ou doit-il continuer à payer jusqu’à la fin de ses jours ? Dans la deuxième option, on se range dans le camp de la perpétuité, voir de la peine de mort et l’on confond allègrement sanction et réparation. Le jugement sanctionne le crime, mais rien ne vient réparer l’acte lui-même : la mort de la victime. Occire le coupable tiendrait alors plus du régime de la vengeance que de celui de la réparation. On tue le tueur, mais cela ne ressuscite pas la victime. C’est la loi du talion. Pas celle de la République.

D’où l’idée plaisante pour certains de l’interdiction morale qu’aurait Cantat à rechanter : faute de réparation, on peut envisager une expiation à vie, une peine imprescriptible et aussi définitive que la mort où la prison ne serait qu’une première étape d’un long chemin de croix qui ne s’arrêterait qu’au tombeau. On pourrait même imaginer un statut de sous-citoyen, propre aux condamnés sortis de prison, avec des droits restreints et des emplois réservés, parce que merdiques, tant qu’à faire. L’ancien boulanger devrait aller nettoyer les chiottes du fast food, le banquier chopé les doigts dans le magot condamné à servir aux Restos du Cœur et l’homme politique qui s’est goinfré sur le dos de ses concitoyens, privé de mandat à vie, y compris dans l’assoc’ de parents d’élèves de l’école de son gosse.
Pour faire court, avec un bon marqueur électronique greffé dans le bide du condamné en fin de peine, on peut tout à fait envisager le retour du bagne, mais sans les murs et les costards rayés. Après les peines plancher, voici les extensions de peine, comme on le fait pour les garanties de l’électroménager. Celui qui ne peut réparer devra faire pénitence, chaque jour de sa putain de vie qu’il ne mérite même pas.

Forcément, j’ai l’air un peu excessive. Mais le questionnement autour du retour de Cantat à la chanson traduit bien la manière dont la société perçoit ses délinquants, comme marqués au fer rouge, irrécupérables, entachés à vie, n’étant plus intégrables comme citoyens à part entière. Au-delà de cette polémique, on commence à mieux distinguer les contours de l’imaginaire collectif attaché aux notions de justice, de prison, de sanction et de réinsertion. Il y a une sorte de déterminisme du criminel qui lui interdit toute possibilité de réinsertion dans le corps social. La reconnaissance du crime, du préjudice par la justice officielle de même que l’exécution de la peine ne satisfait pas celui qui se place du point de vue de la victime. L’institution dépossède de la vengeance et ne permet pas la compensation, la réparation du crime. La prison n’est pas perçue comme un châtiment suffisant en soi (ce qui explique en partie l’indifférence de la population quant aux conditions de détention honteuses des prisons françaises), la privation de liberté doit s’accompagner de l’avilissement du coupable, de sa relégation permanente dans une sous-condition humaine, aux marges de la société, mais pas trop en marge, afin de maintenir le contrôle total et donc la permanence de la déchéance.
Dans ces conditions, l’idée même de libération conditionnelle (celle qui vise à récompenser le bon comportement constant du détenu et à faciliter sa réinsertion dans la société) ne peut être que mal comprise et sujette à ce rejet en bloc : comment peux-tu réclamer autre chose que l’oubli alors même que ta remise en liberté nous est insupportable ?

Alors que la tendance est à l’alourdissement des peines et à l’extension du domaine de la délinquance, il serait peut-être temps de réfléchir un peu à la manière dont nous concevons socialement le judiciaire et le pénal. Le fait d’avoir placé la victime au cœur des préoccupations politiques ne doit pas nous faire oublier le nécessaire traitement social des coupables, bien au-delà du cadre restreint de la sanction.

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