Nous sommes à la fin des années 70 et je suis en cours moyen, quand arrive en cours d’année une petite fille plus vieille que nous et surtout porteuse d’un univers entier de mystères et d’interrogations. L’institutrice nous la présente comme étant Maï. Je comprendrais assez rapidement que Maï est son nom de famille, mais que les profs sont infoutus de prononcer son prénom ou de même simplement déterminer ce qu’est son prénom. Elle s’appelle en fait Huying Tran Maï et elle vient du Laos. En fait, plus énorme encore pour notre petit univers enfantin, elle est une boat people.

Embarquement immédiat

Des années que je n’avais pas pensé à Maï et aux boat people de mon enfance. Encore aujourd’hui, la simple évocation du mot boat people me renvoie systématiquement deux images, deux sensations : le sourire triste de Maï et l’extraordinaire émotion que j’avais ressentie en voyant le cargo "Île de Lumière" illuminer la nuit de la mer de Chine et sortir du néant obscur des tas de gens entassés sur des barques pleines à couler. Je me souviens de Kouchner (mais j’ignorais son nom) parti au milieu de nulle part pour sortir les réfugiés du Sud-Est asiatique de l’état d’horreur où ils étaient plongés et je me souviens encore plus de la fierté que j’avais ressentie en voyant que j’appartenais à une nation capable de traverser les océans pour sauver des hommes, des femmes et des enfants d’une mort certaine et horrible. Il y avait eu une telle unanimité sur l’accueil des naufragés du bout du monde, une telle volonté de tendre la main et surtout, d’accueillir.

Pas loin du bled où j’étais scolarisée, il y avait un centre d’hébergement qui avait été reconverti à l’époque en centre d’accueil pour les réfugiés. Un endroit plutôt rieur, au milieu de la campagne, avec un projet éducatif pour les enfants, la volonté d’insérer les plus grands. Les enfants qui arrivaient par vagues successives étaient initiés rapidement au français et dès que les éducateurs le jugeaient possible, rejoignaient les écoles du coin, étaient scolarisés avec les enfants du cru. C’est ainsi que Maï était entrée dans ma vie, propulsée à 11 ou 12 ans dans une classe de CM1, avec son histoire et ses 6 mois de français intensifs.

Maï était terriblement à part, dans ce pays où elle ne connaissait personne, dont elle débroussaillait la langue. Profondément étrangère et donc immensément attirante pour moi. Elle était un îlot de solitude au milieu de la cour de récréation, il me suffisait d’aller à sa rencontre. Au fil du temps, de nos jeux et de nos conversations, j’ai appris qu’elle était Laotienne, de ce petit pays dont j’ignorais l’existence. Un jour, elle m’apporta un petit livre de chez elle, un petit recueil recouvert de signes cabalistiques et merveilleux, aux circonvolutions étranges et captivantes. Je crois bien qu’elle m’a appris quelques mots de son pays, mais je les ai oubliés. Tout comme j’ai oublié son visage. Mais pas son nom. Ni son histoire.

Un jour, finalement, un peu dans le fil de la conversation, elle me raconta son histoire, son père disparu, sa mère désespérée, la guerre et la fuite avec ses frères et sœurs, avec toutes les économies de la maison. Je crois me souvenir que l’objectif était l’Amérique. Elle me raconta sa peur et les passeurs qui prennent l’argent et entassent tout le monde sur une embarcation incroyablement trop petite pour une mer terriblement dangereuse. Elle me raconta, en partie seulement, la peur, encore, la faim, la soif, les requins qui rodent et les pirates qui attaquent. D’après ce dont je me souviens, les pêcheurs thaïlandais avaient compris qu’il était autrement plus rentable de rançonner les esquifs remplis jusqu’à la gueule de réfugiés plutôt que de chercher du poisson. Ils ont donc un jour abordé la barque et ont dépouillé les gens. Du peu qu’il leur restait. Ils coupaient les doigts de ceux qui ne parvenaient pas assez vite à enlever leur alliance, balançaient parfois les bébés par-dessus bord pour dompter les mères, embarquaient les plus jolies filles et tuaient impitoyablement ceux qui tentaient de s’interposer. Je crois me souvenir qu’une de ses sœurs fut violée et un de ses frères tué et balancé aux requins pour avoir tenté de la défendre. Cette partie du récit fut éprouvante. J’étais pétrifiée par l’horreur et l’incompréhension. Jusque-là, je vivais dans mon monde de gosses, avec ses drames immenses que l’on oublie dans une glace ou un bonbec, avec les craintes des parents qui font rigoler, avec les monstres du placard dont on se protège d’un revers de couverture. Comment imaginer que les yeux noirs de ma copine du bout du monde, que ces yeux dans lesquels je me reflétais, ces yeux d’enfant avaient pu voir ce que mes pires cauchemars n’avaient su enfanter ? Voir l’horreur et continuer à vivre. Vivre l’horreur et grandir, malgré tout. Maï espérait devenir quelqu’un. Elle bossait dur à l’école pour se forger un avenir, avoir un métier, gagner de l’argent et faire venir sa mère en France. Nous, on y allait surtout pour retrouver les copains, parfois apprendre un peu, loin, très loin de ses préoccupations, dans un éternel présent rieur.

Je ne sais pas si Maï a pu retrouver sa mère, rejoindre son pays ou devenir quelqu’un. Je sais juste que pour cette petite fille du bout du monde, notre école de campagne, avec ses planchers grinçants, sa cantine pas bonne, ses punitions, ses cris, ses rires et ses pleurs, mon école donc, avait été un havre de paix, un refuge dans la tempête et l’espoir d’un avenir meilleur. Parce qu’elle le voulait. Parce que nous le voulions aussi. Tous. Même Bernard Kouchner sur son raffiot grinçant au milieu de nulle part, avec ses guirlandes de lumières qui transperçaient la nuit comme un phare, un message d’espoir.

30 ans plus tard, il y a toujours des coquilles de noix lancées à l’assaut des océans, toujours des malheureux qui fuient quelque chose, quelque part. Il y a même toujours Bernard Kouchner. Mais il n’est plus sur un bateau. Il a pris la barre, il a exactement le genre de responsabilités qui permettent de réaliser à plus grande échelle ce qu’il avait fait sur l’Île de lumière. Sauf que maintenant, les crevards dans les bateaux de fortune, ils ne fuient plus l’horrible communisme, mais la misère semée partout par le capitalisme planétaire. Sauf que maintenant, tout le monde s’en fout, excepté quand les vagues recrachent les corps sur les plages de villégiatures.

Toutefois «sur l’immigration, j’ai changé parce que l’Europe est en
train de changer plus que nous» a-t-il ajouté en se référant notamment
à l’évolution de pays comme l’Espagne ou l’Italie sur cette question.
«Les mesures qu’a proposées (le ministre de l’Immigration) Brice
Hortefeux passent pour quelque chose de très sage» au plan européen,
a-t-il poursuivi, en rappelant que Paris allait plaider auprès des 27
pour l’élaboration d’un «pacte» sur l’immigration lors de la présidence
française de l’Union européenne, au second semestre 2008.
Bernard Kouchner, Le Figaro, 16 mai 2008

Je ne crois pas qu’il n’y a que Kouchner qui a changé.

Powered by ScribeFire.