Alors qu’il y a encore quelques semaines, tous ceux qui, comme moi, critiquaient ouvertement et vertement le capitalisme débridé se faisaient traiter de réactionnaires allergiques au progrès et incapables de se conformer à la réalité, voilà que ces derniers jours, les très nombreux thuriféraires du marché triomphant expliquent à longueur de colonne à la une que les marchés ont soufferts d’un défaut de régulation et qu’ils ont toujours dit que l’immobilier, c’est comme les arbres, ça ne grimpe pas jusqu’au ciel.
Bande de faisans !

Paris, un peu avant l’automne 2000

Je ne sais absolument plus ce que je fais à Paris, ni quel mois précisément. Je suis hébergée chez un de nos meilleurs amis, un pote de fac qui bosse dans le secteur de la finance, mais n’en reste pas moins totalement fréquentable. Ce soir, c’est open-bar sur les Champs pour le lancement d’une boîte de boursicotage en ligne qui a débauché un bouquet de ses potes à lui des banques plus sérieuses et assises sur le marché. Le truc est sur invitation, mais je pense que Jean (appelons mon ami Jean) a négocié ma venue en l’échange de la promesse d’exhiber une vraie gauchiste du bled, ascendant Arlette Laguiller en plus jeune et énervée.

La toute nouvelle startup a réservé un bar à cocktails bien chicos qui donne sur les Champs Élysées, parce qu’à ce moment-là les boîtes Internet peuvent tout se permettre et elles le font. À l’intérieur ça grouille de jeunes loups carnassiers à la petite vingtaine triomphante. Pas encore tout à fait trentenaire, je fais partie des seniors de l’aventure. Le champ’ coule à flots et des plateaux de sushis totalement délicieux tournent non-stop au milieu de convives qui s’avachissent à mesure que le temps passe. De temps en temps, un winner’s 2000 tente de déclencher une bordée bolchévique, mais je suis tellement captivée par le spectacle et les conversations que je suis en mode éponge, immersion totale dans l’océan de winnitude décomplexée.

Je reconnais quelques têtes dans le tas, des anciens de notre tribu d’étudiants qui se retrouvaient chez Jean le samedi soir pour bouffer des pizzas au cassoulet et autres explorations culinaires à même le tapis, tout en s’abreuvant de vodka au piment.
Quelqu’un a monté un vidéoprojecteur dans un coin et fait une démo du site boursier, avec ses petites courbes qui montent, montent, jusqu’au ciel… Je le reconnais. La dernière fois que je l’ai vu, il était un Dark Vador très convaincant qui dansait sauvagement sur le thème de l’Île aux enfants lors d’une soirée eighties chez un autre de la bande. À la fin de la démo, il lance la distribution des contrats d’adhésion au site : 500 FRF offerts pour les souscripteurs de la première heure. Et champagne pour tout le monde ! Nous sommes nettement plus de 100 à nous abreuver aux frais de la toute jeune société. Ils ne jettent pas les biftons comme confettis, mais dans ma tête, c’est tout comme. Je tète un gin fizz au long court et signe en bas de la page. Huit ans plus tard, je reçois toujours mon bilan financier annuel de cette boîte : un peu plus de 76 €. Jamais touchés. Jamais placés.

Le gros sujet de conversation, ce sont les placements sur le CAC 40. D’une manière qui m’est totalement obscure, les gars jouent la valeur du CAC 40 à terme. Certains ont misé dans les 20000 FRF que le CAC passera les 8000 pts avant Noël. D’autres ont investi beaucoup plus. Et sur l’écran, les petites courbes grimpent, grimpent toujours.
Je leur demande s’ils ont des bookmakers. Certains rigolent, d’autres ont juste une petite moue de mépris. On ne joue pas, ici, camarade, on opère des placements sur des marchés à terme, on achète des options sur des valeurs sans avoir le fric, mais ce n’est pas grave, parce que le jour où on devra payer, on aura déjà revendu avec une belle petite plus-value pour financer le Nouvel An à Hong Kong. Manière, je ne peux pas comprendre, c’est de la finance, c’est du sérieux, ce n’est pas comme le livret à la Caisse d’Épargne, un truc de loosers.

  • Tu vois, le MATIF, ben on doit être 3 ou 4 sur l’ensemble des salles de marché de Paris à vraiment comprendre comment ça marche dedans. Mais tout le monde y place ses billes, parce qu’à la sortie de la boîte noire, on fait du fric, plein de fric.
  • Comprend pas. Pour moi, c’est du casino, c’est tout.
  • Bon… tu vois la gestation du cochon ?
  • Ben c’est l’origine de tout. Le fermier fait saillir sa truie et il sait que 112 jours plus tard, il aura en moyenne une dizaine de porcelets. Donc, il peut vendre sa production à terme. C’est un cycle boursier. Le truc, c’est de jouer sur les variations du prix du cochon sur 112 jours…

Un putain de casino, avec des paris sur le prix, non pas des choses, mais des indices des cours des promesses d’achats et de vente dans 90 jours. Des gamins qui achètent des paris avec un gain anticipé sur le marché, donc avec du vent.
Tant que ça grimpe, tout va bien… il y a aussi toujours des malins qui jouent baissiers… faut prendre des options en cas de retournement, mais bon, le plus souvent, c’est du fric foutu en l’air, y aller sans couverture, c’est plus rentable. On parle de cavalerie et de varans… Il y a déjà des cadavres incrustés dans les sofas tout mous. Les winners ne font rien à moitié, que ce soit pour jongler avec le fric des autres ou se mettre cartable avec la picole. Tout le temps à fond. C’est pour cela que la moyenne d’âge est aussi basse dans les salles des marchés des grandes banques. L’espérance de vie s’y compte en mois, plus rarement en années. Faut se dépêcher de remplir les fouilles avec un maximum d’oseille, avant de migrer dans un service plus calme de la banque. Même auditeur, à côté, c’est du gâteau. Certains racontent en rigolant qu’un peu avant l’ouverture du bal, à 9h00 à Paris, ça sent le picrate et le pernod dans les salles de marché. La coke, ça ne sent rien. Tout le monde est blindé, parce que dès que le coup d’envoi est lancé, on ne débande plus, faut brasser. Comme des lapins qui traversent l’autoroute. Pression maximale pour un maximum de profits. Le fric cabriole de mains en mains, mais sans salir les doigts.

À la fin de l’année, les gamins ramassent le jack pot, des primes relatives au fric ramassé pendant l’année. Certains espèrent faire la culbute plusieurs fois par rapport à leur salaire annuel, qui n’est déjà pas minable. D’ailleurs les primes, ils les ont déjà investies sur des produits spéculatifs. Le fric pond du fric, ex nihilo. C’est la fête.

On se retrouve à tituber sur les Champs au petit matin. Sapés luxe en déhanché caniveau.

  • C’est galère pour avoir un taxi par ici à cette heure : ils se méfient de nous, parce qu’on a tendance à gerber sur leur banquette arrière.

Évidement, cette année-là, personne n’est parti fêter le Nouvel An à HongKong.

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