Comme le jardinier doit arroser sa terre pour que les plantes s’y épanouissent, il faut nourrir régulièrement sa capacité de réflexion sous peine de la voir s’assécher.
Voici donc quelques morceaux choisis dans les parties nobles de mes lectures…

Un État se régit par les lois.
Une guerre se fait à coups de surprises.
Mais c’est par le non-faire
qu’on gagne l’univers.
Comment le sais-je­?
Par ce qui suit ­:

Plus il y a d’interdits et de prohibition,
plus le peuple s’appauvrit ;
plus on possède d’armes tranchantes,
plus le désordre sévit ;
plus se développe l’intelligence fabricatrice,
plus en découlent d’étranges produits ;
plus se multiplient les lois et les ordonnances,
plus foisonnent les voleurs et les bandits.

C’est pourquoi le saint dit :
Si je pratique le non-agir,
le peuple se transforme de lui-même.
Si j’aime la quiétude,
le peuple s’amende de lui-même.
Si je n’entreprends aucune affaire,
le peuple s’enrichit de lui-même.
Si je ne nourris aucun désir,
le peuple revient de lui-même à la simplicité.
Dao De Jing, Lao Zi, ± 600 av. J.C.

Impressionnant, non, surtout si l’on pense qu’à la même époque, nos ancêtres sortaient péniblement leurs fesses de leurs peaux de bêtes?

Autre lecture qui m’a frappé l’esprit, c’est un Omnibus (plantureuse collection de ceux qui dévorent les bouquins ou de ceux qui ont des armoires bretonnes à caler) consacré à Georges Arnaud, auteur français injustement méconnu jusqu’à ce que l’on vous dise que c’est lui, Le Salaire de la peur, avant Yves Montand et ses biscotos huilés de pétrole et de trouille. Une écriture impressionnante de précision et de justesse, les mémoires arides d’un bourlingueur de la misère la plus noire. C’est dans Le Voyage du mauvais larron (1951) que je relève ce passage d’une effrayante lucidité :

Il y a des tas de misères qui ne sont pas redoutables. S’asseoir à une table et dessiner ou écrire pour oublier sa faim n’est qu’un passe-temps. Ce qui est vraiment affreux, c’est du chercher du travail et de n’en point trouver. Capituler sans succès devant sa conscience. Un peu comme un traître qui ne trouverait personne à qui vendre sa patrie, la promènerait de porte en porte comme un mauvais marchand d’étoffes, de partout refusé, rebuté, chassé : un comble.
J’ai expérimenté l’avilissement : le désir de travailler, père de bien des vices. Je me suis roulé dans l’abjection des démarches polies, de la vague reconnaissance envers l’employeur, de l’appréhension : pourvu que je m’en tire… , de l’amour de l’ouvrage bien fait, que sais-je? J’ai toute honte bue, et pas entièrement recrachée, hélas. Me reste acquise une certaine patience en face de l’insulte, et une certitude paisible, solide, que le travail fait à lui seul plus de victimes que guerres, pestes, véroles et clergés réunis, ainsi que, payée de la sueur de mon front, la ferme résolution de ne plus travailler à l’avenir, ni de faire pénitence.
Tout prend dans la vie laborieuse des proportions tragiques, en raison du juste mépris où l’on tient l’homme qui travaille. (…)
Je refuse la considération de mes voisins, l’estime de mes chefs et le respect de mes inférieurs. Je refuse la manière américaine de vivre, de penser, l’européenne, l’indonésienne. Je ne saurais dire ce qui me dégoûte le plus, d’une armée coloniale ou de ceux qui demain, l’ayant jetée à la mer, se hâteront d’assujettir leur propre peuple aux plus glaciales et révérentielles pitreries. Je refuse également les chaînes de l’amour – l’amour tout nu, merde pour les chaînes – et les lois du making money. Je ne les applique par moment que pour tricher aussitôt.
Car je suis un homme libre.

Ma fille aussi sait faire preuve de sagesse à ses moments. L’autre jour, comprenant que je butais sans issue sur un problème technique, elle lança d’une voix légère : Si tu n’y arrives pas, tu n’as qu’à tricher! Un sacré morceau de Voie déjà parcouru pour une si jeune créature. D’ailleurs, je vous en remets une petite tranche pour la route, avec une spéciale dédicace pour S. Royal et O. Besancenot :

Qui veut abaisser quelqu’un
doit d’abord le grandir.

Qui veut affaliblir quelqu’un
doit d’abord le renforcer.

Qui veut éliminer quelqu’un
doit d’abord l’exalter.

Qui veut supplanter quelqu’un
doit d’abord lui faire des concessions.

Telle est la vision subtile du monde.

Le souple vainc le dur.
Le faible vainc le fort.
Le poisson ne doit pas sortir des eaux profondes.
Les armes les plus efficaces de l’État
ne doivent pas être montrées aux hommes.