« Pour éviter les conflits avec les principaux groupes d’intérêt, les gouvernements peuvent, dans un premier temps, introduire des réformes à la marge du “noyau dur” du marché du travail, sans véritablement toucher aux structures institutionnelles dont bénéficient les travailleurs en place. Cela tend à renforcer la dualité du marché du travail, ce qui peut ensuite permettre de gagner progressivement le soutien de l’opinion publique à des réformes plus fondamentales des institutions et politiques du marché du travail. »

Citation de l’OCDE, dans Économistes en guerre contre les chômeurs, Le Monde Diplomatique, décembre 2006

Dog attitude

Vendredi 11 juillet 2008, dans l’après-midi

Je suis en train de travailler sur mon ordinateur lorsque le téléphone sonne chez mon voisin.
Bien qu’habitant positivement au milieu de nulle part, le hasard et un certain sens de la spéculation immobilière a placé une de ces nombreuses maisons-M6 qui sont sorties de terre ces dernières années à une petite encablure de mon bureau rural. C’est un de ces petits cubes en parpaing de béton, habillé hâtivement d’un joli crépi pastel qui fait les délices de tant de mes concitoyens qui ont bossé comme des ânes pour s’offrir leur sam suffit à 200% de sa valeur normale. Un beau jour, le voisin a fini par débarquer dans sa petite maison au milieu de nulle part, avec sa voiture de service et les quads de ses potes. Bien sûr, ça lui a pris plus de temps que prévu, parce que depuis que l’aménagement du territoire a été confié aux bons soins des opérateurs privés, faut pas être pressé pour être raccordé en électricité et téléphone.
De la même manière, faut pas être trop exigeant avec son GSM car malgré la faible épaisseur de ses murs, le voisin ne peut répondre sur son portable qu’en se rendant dans son jardin.

Comme mon voisin estime certainement qu’il est chez lui et qu’il peut mettre le souk à toute heure du jour et de la nuit, il beugle à 20 mètres de ma fenêtre, ce qui fait de moi le témoin auditif involontaire de sa conversation téléphonique :

  • Oui, je vois, j’ai reçu le mail ce matin… non, je ne travaille pas aujourd’hui, je suis en RTT…

En général, je connais plutôt bien l’emploi du temps du voisin, vu que ses jours de RTT, il les passe sur sa tondeuse-tracteur, l’accessoire indispensable parce que coûteux de tout bon accédant à la propriété. Ou alors sur son quad, à labourer les chemins et effrayer la faune locale, mais je suppose que c’est pour se sentir plus proche de la nature.

  • Non, mais je ne comprends pas… 7 jours! Tu te rends compte? 7 jours…

En général, j’essaie de faire abstraction du voisin. Ni hostilité, ni mépris, ni rien. Juste une forme de respect distancé.

  • … Mais non, pas de concertation, rien. Il nous enlève 7 jours de RTT, comme ça…

Ha, tiens! Serait-ce que mon voisin serait salarié au forfait jour?

  • Et puis à partir de maintenant, ce sera un jour de RTT tous les 2 mois… non, mais ça va pas se passer comme ça… va falloir qu’on se mobilise, hein!

C’est qu’il n’a pas perdu de temps, son boss. Je ne pense même pas que les décrets soient déjà sortis, mais bon, maintenant que les patrons ont bien reçu le signal fort du gouvernement, ils auraient tort de se gêner. Même que je trouve le patron de mon voisin plutôt magnanime, parce qu’il s’est juste goinfré que 50% des RTT de ses employés… il aurait aussi bien pu tout rafler… ou alors, il se garde une poire pour la soif : vous avez vu, les gars, j’aurais pu tout vous reprendre, mais moi, je suis un gars sympa! … pour le moment…

Mon voisin continue à fulminer dans son jardin… ça dure un bon quart d’heure, puis il retourne s’arcbouter sur sa tondeuse de compétition… malin, le boss… un mail un jour de RTT, pendant les vacances, avant un week-end prolongé. Le temps que le mec revienne au taff, son coup de sang sera retombé. Il aura fait ses comptes, calculé son intérêt. Ses collègues aussi. Vont un peu chouiner… mais il y a les traites de la maison-cube, du break flambant neuf, du home cinéma, du barbec américain et de la tondeuse tape-cul à honorer, alors ça ne devrait pas chouiner trop fort et trop longtemps.

« Les réformes structurelles, qui commencent par générer des coûts avant de produire des avantages, peuvent se heurter à une opposition politique moindre si le poids du changement politique est supporté dans un premier temps par les chômeurs. En effet, ces derniers sont moins susceptibles que les employeurs ou les salariés en place de constituer une majorité politique capable de bloquer la réforme, dans la mesure où ils sont moins nombreux et souvent moins organisés. »

Citation de l’OCDE, dans Économistes en guerre contre les chômeurs, Le Monde Diplomatique, décembre 2006

Quand on tape sur le dos de ton voisin, prépare le tien

Combien de fois l’ai-je écrite cette petite phrase ces dernières années? C’est qu’il y avait plein de gentils sarkozistes dans les petites maisons-M6 qui ont éclot pendant le haut de la bulle immobilière. Des gens fiers d’avoir bossé comme des ânes pendant des années avant de refiler tout leur blé à la banque en échange d’un rêve de pierres. Des gens qui ont été touchés en plein cœur par les discours du princident, par son travailler plus pour gagner plus, parce que c’est tout ce qu’ils veulent : dépenser plus, toujours plus, consommer, posséder, accumuler… et mort aux perdants!.

Du coup, ceux qui ne sont pas encore vautrés dans le sable soigneusement importé, lavé et damé de Palavas-les-Flots et qui n’ont pas consacré tout leur temps de cerveau disponible à manger de la Bétancourt à chaque repas vont le trouver rude le retour de manivelle.

Un peu plus tard dans la journée, ce texte sort sur Agoravox… encore un mec au forfait jour… pas de bol. Il écrit à son princident, avec des trémolos dans le clavier, et l’écran noyé de larmes d’incrédulité sincère :

Jusque-là j’étais heureux, je parvenais à concilier mon travail et ma vie de famille… un salaire correct et la possibilité de voir mes enfants.

Désormais, à cause de vous, c’est terminé…

Dans notre entreprise il n’y a pas de syndicat. Il y a bien deux délégués du personnel, mais ceux-ci ont été élus "par défaut", parce que la loi veut qu’il y en ait. Ils ont des postes fragiles qui ne leur permettent pas d’être particulièrement virulents.

Dans quelques jours, mon employeur va réunir les cadres. Grâce à cette nouvelle loi, il va pouvoir nous faire venir plus tôt et partir plus tard sans que nous n’ayons d’avantage salarial conséquent puisqu’il va falloir payer la garderie le matin et le soir, et quelqu’un pour les accompagner le mercredi. Soit environ 100 euros par semaine…

D’habitude, je suis plutôt une fille gentille et compatissante… mais là, je ne sais pas pourquoi, d’un coup, les jérémiades du mec qui était content que ça aille bien pour son cul pendant que d’autres prenaient des coups au but, ça m’a prodigieusement gonflée :

Je veux pas faire ma grosse revancharde à 3 balles, mais franchement, les couinements de cadres entubés aux entournures me font doucement rigoler…

parce que tant que ce gouvernement tapait à bras raccourcis sur les vieux, les malades, les pauvres, les RMIstes, les chômeurs, les jeunes, les étrangers, bref, les autres, non seulement le petit monde des CSP+ s’en tapait royalement, mais le plus souvent, ils applaudissaient à deux mains, en redemandant encore plus de sévérité et de répression… pour les autres.
Aux autres, le serrage de ceinture permanent, aux autres, les sacrifices, aux autres, les emplois pourris payés au lance-pierre avec le flingue dans le dos !

Pourtant, cela semble évident: le recul social des plus fragiles finit forcément par saper les bases des conditions de vie des classes moyennes. On se félicite que les fainéants de chômeurs soient bientôt obligés de reprendre un boulot à 57% de leur ancien salaire, on oublie un peu vite que les chômeurs, c’est aussi et surtout d’anciens collègues… bientôt dans le même bureau, mais moitié moins cher !

Il fallait un coup au but pour que ceux qui se croyaient à l’abri de la grande régression sociale commencent à voir leurs certitudes vaciller… j’espère qu’il n’en faudra pas beaucoup d’autres pour qu’ils comprennent que nous sommes pourtant dans la même galère et que les élus du système qui se met en place sur notre dos seront très très peu nombreux.
http://blog.monolecte.fr/post/2006/01/11/166-l (…)

Diviser pour mieux régner… je connais bien la chanson et je mérite ma volée de bois vert… mais putain, qu’est-ce que ça fait du bien, aussi, parfois.
Si encore cela pouvait enfin ouvrir les yeux de ceux qui ne voulaient pas voir, mais je ne suis pas naïve à ce point. Qu’on leur donne un minuscule susucre, ou même l’espoir de laper une miette de susucre sous la table et ils se satisferont une fois de plus de leur sort tout en gerbant sur le voisin.

Et pendant ce temps, la casse continue!