Petite crise existentialiste au lendemain de la visite dominicale à ma grand-mère…

Parfois, quand je reviens de chez ma grand-mère, je repense à la phrase de mon pote sur l’amour, les chats et les grands-mères que j’avais mise en exergue d’un post sur la proxémie et le sentiment d’appartenance à la communauté humaine. Parce que, parfois, j’ai du mal à surmonter mes propres contradictions ou à assumer bien franchement certaines de mes dispositions d’esprit.

Cette fois, ça a été une petite phrase qu’elle a lâchée sans que je lui demande rien : Et l’autre, elle se fait toujours sauter par ses nègres? La seconde d’avant, c’était juste la séance paranoïa avec les cantinières de la maison de retraite qu’elle accuse toujours de voler la nourriture des vieux et de piquer dans la caisse.

Comme à chaque fois, cette sorte de petite réplique, toujours balancée d’une voix sifflante d’entre des lèvres étroites et tendues comme des élastiques, plissées d’une moue haineuse et hautement rébarbative, m’a disloquée, comme une décharge de clôture à vaches, juste avant que de la glace en fusion ne fasse crisser mes veines tout en congelant ma colonne vertébrale de haut en bas. J’ai toujours eu une réponse physiologique à ce genre de saillie. Je pense même que si l’on gratte un peu, on découvrira que mon antiracisme primaire est totalement épidermique, pure décalcomanie de la xénophobie à la hache de ma grand-mère. Toute petite déjà, j’avais en horreur la manière dont elle crachait certains mots, dont cela déformait son visage et durcissait son regard. Avant même de savoir ce qu’était le racisme ou d’avoir la moindre conscience politique à ce sujet, je suffoquais de dégoût quand je l’entendais parler des bougnoules, de bicots, de youpins, de ritals, de pieds-noirs, avec toujours le petit noyau de haine compact derrière chaque claquement de langue.

J’ai déjà eu des colères terribles contre elle à cause de cela. Des explosions aussi incontrôlables que ses éruptions mauvaises. À chaque fois, je me suis retrouvée bourrelée de remords et d’indignation à la fois. Et pas plus qu’elle ne parvient à reffreiner très longtemps sa haine des autres, pas plus je ne parviens à empêcher mon cortex de s’embraser à ces moments-là. Rien n’y fait : elle exècre tout ce qui n’est pas comme elle, son racisme fait tout simplement parti d’elle, une sorte de symbiote avec une sale gueule, dont on ne peut faire abstraction, tant il prend de la place.

Hier soir, je me suis contentée de laisser retomber la vapeur et j’ai juste dit, d’une voix aussi tendue que la sienne : si c’est pour entendre ce genre de conneries, je préfère encore me casser. C’est déjà mieux que de beugler, mais tout juste.

Du coup, ça me fait chier d’aller la voir. J’y vais toujours un peu à reculons. Et c’est dégueulasse, parce que je parle quand même de la femme qui m’a élevée quand j’étais gosse, de celle qui a toujours été là pour moi, qui a toujours fait de son mieux pour m’aider dans la vie. Je pense même qu’elle m’aime sincèrement, malgré tout, ne serait-ce que parce que je suis à peu près tout ce qui lui reste, mais de cela non plus, je n’aurai jamais de certitude, parce qu’elle vient d’un monde où l’on ne parle pas de sentiments, où l’on ne dit jamais que l’on s’aime, seulement qui on déteste. À moins que ce ne soit qu’une question de devoir. Les gens de son époque et de son milieu avaient un sens très aigu du devoir. C’est même ce qui lui a permis de rester plus de 40 ans avec un homme qu’elle n’aimait pas. Parce que le divorce ne se faisait pas, parce qu’elle avait des gosses et le devoir de s’en occuper.

Quelque part, c’était assez sain cette manière de gérer les rapports intrafamiliaux : le devoir avant les sentiments. Même dans le décalogue, la distinction est subtile et pourtant très évocatrice : Tu honoreras ton père et ta mère, ce qui est fondamentalement très différent du devoir d’amour qui est un peu la règle aujourd’hui. Les Anciens avaient de savoir que l’impératif de l’amour n’est pas sans engendrer bien des dissonances cognitives dans la totalité des familles.

Du coup, je repense à l’autre grand-mère, encore et toujours clouée sur son lit de mort dans lequel elle continue de fondre, de se dissoudre jour après jour, avec ce raffinement de cruauté bien pensante dont notre médecine moderne a le secret. J’ai l’intime conviction qu’elle a coulé une bielle parce qu’elle n’arrivait pas à surmonter ses propres dilemmes internes. Au moment où elle commençait à plonger dans une de ces énormes dépressions que seuls les vieux peuvent avoir (dites-leur donc pour voir qu’après la pluie viendra le beau temps alors qu’ils savent pertinemment que leur vie est derrière eux!), elle m’avait raconté cette masse dantesque de regrets qu’une vie entière tricote comme une camisole de force pour les vieux jours. En filigrane de toute cette douleur qui s’abattait sur elle avec une telle violence, il y avait la figure figée de sa mère, une espèce de vipère rongée par une jalousie maladive qui avait détruit la vie de sa fille avec un acharnement systématique et remarquable. Et Odette ne pouvait concevoir que l’emprise de sa mère et son œuvre destructrice sur son existence entière tenait pour beaucoup de l’injonction d’amour qu’elle avait pour elle, de l’incapacité totale qu’elle avait d’accepter que sa propre mère était un cancer psychique dont elle devait se débarrasser. Elle continuait d’aimer sa tortionnaire jusqu’à la fin de sa vie, au-delà de la mort qui l’avait pourtant libérée de sa férule.

Aime-t-on les autres avec ou malgré leurs défauts?

L’amour est-il un dû ou un don?

L’autre jour, ma fille, gavée par une punition qu’elle savait pourtant juste et méritée, me lança l’habituelle déclaration boudeuse des gens de son âge :

  • Manière, je ne t’aime plus!

Petit chantage aux sentiments. Mais pas pire que celui que bien des parents utilisent quotidiennement sans penser à mal.

  • Si tu aimes ta maman, tu feras ceci ou cela…

J’ai déjà expliqué à ma fille qu’elle n’était obligée d’aimer personne, même pas nous, surtout pas nous, que l’amour, ça vient comme ça, ça ne se commande pas. Pas plus qu’on ne peut le retenir quand il s’en va.
J’ai parfois l’impression que les parents tiennent des comptabilités d’amour. Leur amour comme une chaîne, un prêté pour un rendu. Parce qu’ils aiment, ils ne conçoivent pas qu’ils puissent ne pas être aimés en retour. Certains appellent peut-être cela la reconnaissance du ventre. À moins qu’ils aient tellement une piètre opinion d’eux-mêmes qu’il leur faille user de chantage pour espérer quelques miettes d’affection. La parentalité comme ultime assurance affective, investissement à long terme.

Des fois, j’aimerais être un chien. Un bon gros clebs. Un de ces cabots capables d’un amour total et inconditionnel pour son maître, même s’il est mauvais, même s’il lui colle plus de taloches que de caresses. Sans contradictions. Sans restrictions.

Se méfier de ceux qui disent préférer leur chien au reste de l’humanité. Toujours.