Intervenir ou observer : telle est la question…


Spider home
Mise en ligne par Le Monolecte

Hier soir, je regardais tranquillement un programme finement sélectionné sur ma boîte à disponibilité cérébrale lorsqu’un furieux vrombissement me sortit de mon hypnose cathodique. Il convient de préciser qu’avec cet été qui vient tout juste de nous tomber dessus, tant du point de vue calendaire que climatique, nous nous sommes résolus à passer la soirée les fenêtres grandes ouvertes et la lumière d’ambiance (celle qui évite de se griller les yeux à mater la télévision) allumée. Bien sûr, une colonne d’insectes s’est rapidement matérialisée au-dessus du lampadaire de salon.

Il se trouve qu’une araignée fort avisée avait bâti sa toile au-dessus du puits de lumière, ce qui lui assure de facto un gîte ambiance boite de nuit et un couvert des plus abondants. La prévoyante créature venait donc de chopper dans ses filets une sorte de super vrombisseur, bien plus gros qu’elle et dont la carrure n’était pas sans faire penser à ce que pourrait bien devenir un moustique s’il avait la bonne idée de suivre la caravane du Tour de France… ou de toute autre compétition sportive moderne de haut niveau, d’ailleurs. C’était donc là une prise de premier choix, bien que fort agitée, très bruyante et très dynamique, bien décidée à ne pas finir comme plat principal d’une fiesta arachnéenne.
Assez rapidement, je regardais de nouveau la série du soir et aussi sec, le cousin (c’est comme cela qu’on appelle ces bestioles dans le coin) se remit à danser la carioca dans sa toile comme un forcené, me détournant de nouveau de la télé. C’est qu’il se débattait comme un beau diable. D’un autre côté, vu sa situation, pour lui, renoncer, c’était mourir. On pouvait comprendre ses ruades incessantes qui tentaient de démolir la fichue toile sans parvenir à s’en dépêtrer. Plus haut, dans un coin, l’araignée attendait prudemment que son steak du jour s’épuise avant d’aller ramasser les fruits de son ingénierie.

Au bout d’un long moment de lutte intense, le mouvement cessa sur la toile et tout le monde attendit encore un peu pour voir s’il se passait quelque chose : le mosquito qui devait être crevé et peut-être un peu résigné, l’araignée, affamée et prudente, et moi, dans mon fauteuil, l’œil rond. Finalement, l’araignée doit se dire que c’est bon, commence à avancer sur son édifice aérien et je me dis qu’il vaut mieux reprendre le fil de l’intrigue que j’ai un peu laissé filer que de regarder une bête en bouffer une autre. Et voilà le cousin qui cabre et s’agite de plus belle, renvoyant l’araignée à son coin de plafond.

Il n’a pas vraiment envie d’y passer et il me fait un peu de peine, mais tout n’est qu’une question de point de vue. L’araignée aussi a le droit de bouffer et pourquoi je favoriserais le moustique à l’araignée?  Monsieur me fait remarquer qu’il a tellement envie de vivre ce moustique qu’il a réussi à me faire perdre le fil de l’épisode en cours. En plus, c’en est un qui ne pique pas… Et l’araignée pourra toujours se goinfrer l’imprudent suivant. Oui, certes, mais du coup, en sauvant ce moustique condamné à alimenter le grand cycle de la vie, je fais sauter un repas à l’araignée, sans compter que je la force à coup sûr à refaire sa toile… laquelle est de toute manière déjà dans un sale état.

Finalement, je décide de sauver le moustique. Je le sors délicatement de la toile sous les huit yeux que je suppute réprobateurs de la taulière et lui rend sa liberté… qu’il utilise sur-le-champ pour retourner comme un gros con vers la lumière autour de laquelle il tourne un moment avant d’aller se scotcher dans la toile d’une cousine de sa première geôlière.

Nous sommes toujours un peu cons quand nous nous vautrons dans l’anthropomorphisme sans complexe. j’avais oublié que la lumière est le tropisme naturel de bien des insectes et que des créatures en tirent profit en tendant leurs pièges aux endroits stratégiques.

En intervenant, je n’ai pas changé grand-chose dans le destin de ce moustique. Je ne peux même pas dire que je lui ai offert une chance de s’en tirer, puisqu’il est encore plus prisonnier de son instinct qui le pousse à aller aux mêmes endroits où l’attendent les mêmes prédateurs qu’il ne l’était de la toile de l’araignée. J’ai juste un peu pourri la chasse d’une araignée au profit d’une autre…

Il n’y a bien sûr pas de morale à l’histoire si ce n’est que nous ne sommes ni des moustiques ni des araignées, ce qui implique que nous avons toujours le choix réel de l’action ou de l’inaction, d’une direction plutôt que d’une autre…