Une drôle de journée, comme il en arrive parfois, où rien ne se passe comme prévu et où finalement, on fait de son mieux pour retomber sur ses pattes.


Bistrot fleuri
Mise en ligne par Le Monolecte

Au début, c’était juste objectif : glande. Ne rien faire, ne pas tirer une rame, se laisser vivre en cette belle journée de printemps radieuse de nouveau arrachée à la convoitise du MEDEF. Buller comme des forcenés, naviguer mollement sur la toile, peut-être prendre des photos de petits nuages moutonnants sur fond de ciel bleu dur. Et puis, sur le coup de 11h, ça lui a pris comme une envie de femme enceinte : et si on allait bouffer dehors? J’ai manqué rétorquer du tac au tac : et si on restait, vu qu’on n’a pas de fric et pas de perspective d’amélioration?, mais même les bolchéviques enragés avec le couteau coincés entre les dents aiment se balader dans la Gasconne ensoleillée et étirer leurs arpions sur la terrasse d’un petit troquet accueillant niché au fin fond d’un bled improbable. Faut-il dire que c’était une perspective nettement plus réjouissante que de dépoter une tournée de restes pour la troisième fois de la semaine? Du coup, j’ai juste soulevé un sourcil vaguement intéressé en attendant la suite.

  • Oui, on pourrait aller à ce mignon petit resto que tu avais photographié sur la route des Bastides il y a quelques années.
  • Oui, je vois, cette jolie terrasse à Bassoues. On s’est juré d’y aller manger un jour.

Du coup, je ne réponds même pas à Fil qui a attendu un fichier toute la journée et tout le monde bouge sa graisse, par la perspective d’une belle ballade alléché.

À midi tapante, nous sommes tous dans la Mégane, attendant en silence que le conducteur ait fini de compter les clignotements du système de verrouillage centralisé, parce que l’antidémarrage de la caisse nous a lâchés comme il l’a lâché la plupart des heureux propriétaires de Mégane et que du coup, nous devons laborieusement rentrer le code de déverrouillage à la main à chaque fois que nous prenons la caisse, si nous voulons démarrer.

  • En passant, nous irons aux poubelles.

Ça, c’est la vie du micro-bled au milieu de nulle part : nous devons amener nos ordures nous-mêmes à l’un des collecteurs disposés de ça et là à travers la campagne. Nous passons en trombe devant celui qui dessert notre chemin.

  • Tu as oublié les poubelles.
  • Non, je vais à celles de la croisée d’Arblade, à cause du collecteur de verre.

Eh oui, non contents de faire les éboueurs nous-mêmes, nous trions aussi méthodiquement nos déchets! Comme toutes les plateformes de collecte ne sont pas équipées de la même manière, nous devons naviguer de l’une à l’autre, en fonction des besoins et des itinéraires.
Je suis en train de balancer les bouteilles en verre une à une dans la colonne dédiée à cet usage, quand je l’entends jurer. Il a mouvement de recul et je vois du coin de l’œil un truc bouger dans le conteneur principal. Arg, peut-être un rat, ou un serpent, ou un truc vivant quelconque et pas sympa.

Sauf qu’il s’agit d’un minuscule chaton au miaulement aigu et pathétique, bientôt rejoint par son frère jumeau.

  • Merde, merde, merde (c’est fout ce que l’on peut manquer de vocabulaire dans certaines situations)!

Nous avions manqué leur balancer dans les 10 kilos de merdasses sur la tronche. Les deux bestioles sortent de l’amas d’immondices comme des survivants d’une explosion thermonucléaire, ce qu’ils sont quelque part.

  • Mais merde à la fin, quand on balance des chatons aux ordures, on peut au moins les buter avant!
  • Il y en a d’autres?
  • Non, je ne vois rien et je n’entend que ces deux là. Qu’est-ce qu’on fait maintenant?
  • Qu’est-ce que tu veux faire? On ne peut pas les laisser là, ils vont crever.
  • Non, mais c’est bon, qu’est-ce qu’on va en faire?
  • Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’on ne peut pas les laisser là, et j’attrape fermement et précautionneusement à la fois les deux avortons noirauds aux yeux exorbités. Un peu comme quand on veut prendre trop d’œufs frais à la fois.
  • Non, mais on ne peut pas les garder.
  • On s’en fout, on n’en est pas là, on ne peut juste pas les laisser.
  • Et après?
  • On rentre à la maison, on improvise et on sort comme prévu.

Derrière, la gosse : ho, les mignons petits chats, ils viennent avec nous, hein?

De toute manière, je ne me voyais pas les abandonner en rase campagne au bord d’une route, ni leur éclater la tronche d’un geste vif et précis sur le rebord de la poubelle. Je n’avais donc pas beaucoup d’option.

  • Non, mais là, tu en prends la responsabilité.

Non, je ne vois pas aussi loin, je sais juste que je ne pouvais pas les laisser là. Comme dirait l’autre, il y a des moments, il ne faut pas se poser de questions et just do the right thing. Même pas sevrés, tout barbouillés de merde et de déchets non identifiables, même avec un bol de lait (oui, je sais que les chatons digèrent très mal le lait de vache, mais un jour férié à midi, j’ai pas mieux sous la main), je ne suis pas sûre qu’ils durent très longtemps. Mais les laisser là, en me disant que ce n’est pas mon problème, pas de ma faute, pas de ma responsabilité, que je ne l’ai pas voulu, patati, patata… non!

  • Tu ne peux pas accueillir toute la misère du monde, me balance-t-il en forme de boutade.
  • Non, mais je dois en prendre fidèlement ma part (Rocard n’a pas toujours eu tout bon, mais là, il a touché juste!)

J’ai improvisé un nid avec un vieux t-shirt que j’aurais dû jeter il y a 4 ou 5 ans, un peu de lait, et je les ai laissé dans la cabane à outils, grande, ventilé et suffisamment sécurisée pour les mettre à l’abri des prédateurs.

  • Et voilà, maintenant, on se retrouve dans une journée de merde, lance-t-il en repartant
  • Va savoir. C’est toi qui a choisi de changer de plateforme à poubelles. Et ça a été un bon gros coup de bol pour les deux chats. Tu connais la journée dans laquelle tu es, mais tu ignoreras toujours celle que tu as raté en changeant de collecteur. Nous n’aurions pas trouvé les chats, nous ne serions pas revenus à la maison et nous n’aurions pas perdu 20 minutes sur le trajet prévu. Peut-être qu’à l’endroit même où nous passons ici et maintenant, il y a 20 minutes, nous aurions pris un tracteur dans la gueule.
  • Ouais, c’est ça. Et peut-être qu’il y a 20 minutes, nous n’aurions pas pris celui qui nous attend juste à la sortie de prochain virage.

Finalement, quand nous sommes arrivés au restaurant du Centre à Bassoues, c’était le coup de feu. On a attendu un peu que quelqu’un nous fasse signe, nous jette, nous dise bonjour, mais les serveurs nous passaient à ras des mollets en tirant la tronche et en agissant exactement comme si nous étions des bidules en plexiglas. J’ai fini par couiner une sorte de Bonjour, excusez-moi… à la volée d’une vieille à l’air encore plus morose que les autres, que j’avais identifiée comme étant la patronne et j’ai du me résoudre à croire qu’elle était sourde et aveugle à la fois. Elle nous est repassée sous le nez avec une côte à l’os gargantuesque sur un plateau de bois, en nous bousculant un peu au passage.
Ce n’est pas que j’attends spécialement qu’on me fasse des courbettes quand j’arrive quelque part et j’aurais parfaitement compris un simple et même pas souriant on sert plus ou on est complet, mais le coup toi, je ne te calcule pas, tu n’es pas dans mon espace-temps ça commence à vraiment me taper sur le système. Je dois avoir une tête de glace sans tain ou quelque chose d’approchant.

On s’est tiré dans l’indifférence générale. Des fois, j’aimerais être l’une de ces espèces de rustres qui savent claironner à la cantonade : Bon alors, faut butter qui si on veut bouffer, ici? mais non, je suis juste passée à autre chose en me jurant juste de leur faire une pub d’enfer.

13h20, château du Haget : un endroit magnifique avec un super chef… il y a trois ans. Mais il y a un super resto à Bassoues. Ha bon, ils ne vont ont pas reçu? C’est bizarre… sinon, il y a l’Auberge de Montesquiou… et entre nous, c’est meilleur qu’à Bassoues.

13h30, Auberge de Montesquiou : on dirait une sorte de bar de village, tout vide et pas beau. J’entre, et sur un coin de comptoir, il y a un vrai vieux gascon, qu’on reconnaît à sa trogne burinée par le temps, le soleil et les petits coups d’Armagnac. Il a les yeux pâles délavés de ceux qui ont bien vécu et il se tape une belle tranche de jambon de pays qu’il découpe avec son Opinel.

  • Vous ne faites pas à manger ici, hein?
  • Non, c’est de l’autre côté (j’entend efffectivement une rumeur de discussions et de couverts qui s’entrechoquent s’échapper d’une petite porte derrière lui), mais de toute manière, c’est complet. D’ailleurs, c’est toujours complet. Ici, faut réserver. Ceci dit, c’est dommage, vous seriez venus 20 minutes plus tôt, ben on avait une table qu’on a donné à deux personnes qui passaient par là.

20 minutes…

comme quoi…

On est loin de la maison, on a faim et on a passé l’heure raisonnable de service. On peut toujours aller à Vic… avec la Pentecôte, il y aura sûrement une sandwicherie ouverte. Et les arsouilleurs nous laisserons tranquille : doivent encore dormir dans leur vomi. On repart, avec la conviction que nous avons encore le droit à une journée de merde. Nous sommes assez coutumiers de ce genre de galère, les sorties en famille où jamais rien ne se passe comme prévu. En plus, on a bouffé un quart de plein et au prix du sans plomb, c’est vraiment cher pour une sortie ratée.

On déboule finalement à Saint-Jean-Poutge, soit carrément plus à l’est que prévu : c’est tout le charme des petites routes du Gers… On avise le Chaudron, un routier devant lequel nous sommes passés 100 fois sans nous arrêter. Il est 14h00, dernier arrêt avant le terminus.

Non seulement la femme à l’accueil nous sourit comme si nous étions les rois mages en personne avec tout le kit de cadeaux livrés avec, mais en plus, elle va demander si le chef est OK pour nous servir. Au point où on en est, on est prêt à bouffer ce qu’il voudra bien nous jeter dans l’écuelle. En fait, on peut commander ce que l’on veut. Et la serveuse s’excuse parce que, pour certains plats, il va falloir attendre, au moins cinq minutes.

La nourriture est bonne, le service sympa et pendant que l’on mange, la fille de l’aubergiste nous chante Céline Dion a capella. Je ne suis super pas fan de Céline Dion, mais je m’en fous un peu. Finalement, notre journée a été réussie.

Peut-être même plus que prévu.

Au fait, j’ai deux jeunes chats noirs qui ne demandent qu’à être adoptés.