Tout travail mérite salaire, disait ma grand-mère. Mais elle vivait carrément à une autre époque, pour ne pas dire sur une autre planète.

J’en avais déjà parlé ici : plus je fais de trucs, plus j’acquière de compétences, plus je fais mon shadok énervé et moins je pompe d’argent. Quoi qu’en disent certains, la valeur travail a particulièrement mal au portefeuille.

Parallèlement à cette dégringolade des ressources, il y a ce soudain emballement des prix. Et entre austérité salariale et inflation galopante, le sandwich de tous les pauvres cons comme nous, qui croient encore à la vertu du travail bien fait, de l’effort qui porte ses fruits et de l’honnêteté triomphante. Pris dans l’étau des injonctions contradictoires – bosser plus pour gagner moins et dépenser plus – la plupart d’entre nous va se retrouver en string sur un tas de fumier en maudissant ceux à qui nous avons tant donné… et qui nous ont tant pris!

Dans cette bonne grosse dynamique du presse-citron, j’ai appris hier par un mail des plus laconiques que la feuille de chou à laquelle je contribue depuis 3 ans pour une poignée de cacahouètes a décidé que des cacahouètes, c’est encore trop pour les babouins que nous sommes, nous autres soutiers de l’information et nous enjoint à poursuivre notre travail de correspondants locaux… gracieusement! Comprendre en fait, à nos frais, parce qu’en guise de salaire, nous avions jusqu’à présent royalement le droit à un remboursement de frais d’essence forfaitaire. Ben même ça, c’est encore trop. Surtout au prix du carburant, actuellement.
D’un autre côté, je ne pense pas que le directeur de cette publication ait l’intention de revendre son 4×4 ou de réduire son train de vie. J’en déduis donc la valeur réelle du travail et de l’information à ses yeux… et à ceux de beaucoup d’autres dans son genre. Car cette nouvelle péripétie dans le foutage de gueule généralisé qui nous sert de modèle socio-économique est, somme toute, logique.

Pourquoi continuer à payer des gens pour produire de l’information, alors qu’à l’autre bout de la chaîne, il y a des gens prêts à donner de l’argent pour des canards en papier glacé remplis à 60% de pub et pour le reste d’un habile mélange d’infomercials et de propagande de bas étage? C’est vrai, ça, pourquoi se faire chier alors qu’il existe des agences de presse où des marketeux produisent des infos pratiques bien proprettes et sans intérêt que les journaux peuvent acheter comme des barils de lessive? D’ailleurs, des feuilles de chou bien plus prestigieuses de la mienne sont déjà arrivées à la même conclusion et le bastion journalistique est à présent cerné de charrettes de licenciement en cascade.

Ré-étalonnage de la valeur travail

Ils ont commencé par nous dire qu’il allait falloir faire en 35 heures ce que nous faisions en 39 heures. Ce n’était pas l’idée de départ, qui était plutôt de permettre à plus de monde d’accéder à du travail. Mais comme notre productivité alimente leurs profits…
Ensuite, ils nous ont imposé de travailler 40 ans au lieu de 37 et demi, pour des retraites plus petites, parce que calculée sur une plage de travail plus large, qui aurait donc plus de chances de contenir des années à salaire moins fastueux. On aurait dû sentir le vent du boulet, à ce moment-là.
Puis, ils nous ont fait le chantage à la délocalisation vers plus exploités que nous pour nous demander de travailler 39 ou 40 heures pour le prix de 35. Ils nous ont bien fait comprendre aussi que la modération salariale seule pourrait nous sauver du retour de l’inflation.

Résultat des courses?

Les prix explosent et vu les salaires qu’on se paie actuellement, on sait bien que ce n’est pas notre faute. Il paraît que ce n’est pas la leur non plus. Sauf que l’argent ne s’est pas évaporé…, il a juste changé de poches. Les possédants ont récupéré 10 points de PIB sur le dos des suants ces 20 dernières années. Et comment un tel transfert a-t-il été possible, si ce n’est avec notre propre complicité?
Les salariés amoureux du travail bien fait se défoncent au boulot pour des clous, des coups de pied au cul et la reconnaissance éternelle de leurs patrons et/ou bailleurs, et quand ils ont du mal à finir leur mois, plutôt que de commencer à s’interroger sur la répartition des bénéfices dans leur entreprise, comme des couillons, ils s’en prennent aux RMIstes et aux chômeurs, parce que c’est là qu’on leur dit de faire!

Tuez-vous à la tâche! Quand on n’aura plus de jus à tirer de vous, on en trouvera d’autres pour croire aux mêmes mythes et continuer à se sacrifier sur l’autel de la valeur travail. La moindre des choses, ce serait un monument aux morts du travail, érigé par le capitalisme reconnaissant. Mais même la reconnaissance, ça leur coûte encore trop.

Alors, pourquoi continuons-nous à les enrichir pendant que les privations s’empilent dans nos budgets étriqués? Pourquoi gâchons-nous chaque jour le meilleur de nous-mêmes en l’offrant peau-de-balle à des profiteurs qui nous méprisent en retour? À cause de l’obole qu’ils veulent bien nous concéder? Pour combien de temps, encore? Parce presque plus rien, c’est encore mieux que plus rien du tout?

Il est temps de remettre la valeur du travail au centre des préoccupations de ceux qui l’exploitent sans vergogne pour leur profit exclusif. Si nous sommes motivés pour nous faire presser comme des citrons pour une aumône qui ne nous permet même plus de faire face à nos besoins les plus élémentaires (inflation galopante des loyers, de l’alimentation, de l’énergie), pourquoi ne le serions-nous plus du tout pour défendre notre droit de vivre au moins décemment? Pourquoi continuer à leur servir le meilleur de nos compétences, de nos forces, de notre vie, pour le prix d’un boulot de bras cassé? Pourquoi d’ailleurs aussi, continuer à leur acheter des articles de merde, produits dans des conditions de merde pour des salaires de merde au prix du caviar? Parce que vous avez peur que les riches disparaissent? Ou juste parce que nous avons peur tout court? Peur du pire, alors que nous y allons inexorablement à fond les ballons?

Jeudi, c’est la fête du Travail… Avec un putain de T majuscule. Pas la fête des travailleurs ou des salaires!

La fête de l’Exploitation, oui!

Il ne tient qu’à nous d’en faire de point de départ de notre propre mouvement, notre propre cause, notre année du refus de l’exploitation!

Vous avez un salaire de merde?

Donnez en leur pour leur argent!

Ni plus, ni moins!

À mauvais salaire, mauvais travail!

Bienvenue au XIXe siècle!