Il n’aura échappé à personne qu’hier fut une journée particulièrement grandiose pour tous ceux qui ont cru à la légende du princident de l’augmentation du pouvoir d’achat. Cela dit, ce soyons pas langue de pute, le ch’tiot princident n’a jamais cru bon préciser à qui il destinait réellement cette fameuse augmentation du pouvoir d’achat…

La première couche fut passée avec l’augmentation de 5,5 % du prix du gaz réclamée par GDF, qui suit celle de janvier et toutes les autres, surtout depuis que la belle est à marier. Voilà qui devrait améliorer le pouvoir d’achat… des actionnaires de GDF. Cela dit, je suis vraiment garce, puisque c’est la faute au Marché des produits pétroliers… enfin, il parait.

Arrive ensuite la suppression des tarifs sociaux de la SNCF. Un œil exercé a remarqué que ça titrait un peu comme cela : La SNCF supprime les tarifs sociaux. Dans les faits, c’est plutôt le gouvernement de superpouvoird’achator qui a décidé de serrer le kiki des financements de ces antiques privilèges qui incitent les gueux à se reproduire bien au-dessus de leurs moyens. Il ne s’agit là ni de pisser à la raie de 68, ni de démonter le programme du Conseil National de la Résistance, ni même pulvériser les infâmes avantages acquis par les vas-nus-pieds de 1936, mais bien de mettre fin à cette inique prime aux pondeuses et autres crevards qui date, mais date… de 1921, pour être précis ! Car c’est bien cela la modernité ! Et qu’il faut bien gratter les fonds de tiroir pour financer l’augmentation du pouvoir d’achat des 234 000 heureux bénéficiaires potentiels du bouclier fiscal, soit… 0,36% de la population française.

Face aux 166 mesures qui sont autant de crans à creuser dans la ceinture des ménages français, il fallait trouver une certaine forme d’équilibre, trouver les fauteurs de gouffre budgétaire : ces enfoirés de chômeurs qui s’engraissent comme des saligauds aux frais de la princesse en glandant toute la journée au lieu de produire les saines richesses qui viendront alimenter le trou du bouclier fiscal, le vrai, le béant en se permettant de faire la fine bouche et de refuser les emplois convenables acceptables raisonnables qu’on a la gentillesse de bien vouloir leur réserver !

C’est vrai ça, si toutes ces feignasses trimaient, nul doute que les autres se serreraient moins la ceinture !
Bien sûr, ce n’est jamais dit comme cela, mais l’annonce de nouvelles restrictions qui touchent tous les aspects de la vie quotidienne des ménages moyens et modestes (santé, logement, transports, énergie, éducation, etc.) s’accompagne souvent d’une rodomontade antichômeurs antichômage prononcée le torse bombé, le menton fier et le cul d’aplomb sur deux petites guiboles fermement campées sur un océan de purin idéologique.

Eh oui ami chômeur qui te permet chaque jour de cracher dans la soupe et d’écarter d’un revers de la main une des très nombreuses offres d’emploi que ton conseiller ANPE, ton meilleur ami, a pris la peine de débusquer pour tes beaux yeux, tiens-toi-le pour dit : dorénavant, deux refus te vaudront le sceau de l’infamie et l’expulsion manu militari du jardin des délices de l’indemnité ASSEDIC. Car vois-tu, fieffé profiteur assoiffé d’argent gagné à la sueur du front d’autrui, alors que la France qui se lève toujours plus tôt pour travailler toujours plus et qui dans un grand élan patriotique va devoir encore plus encore se sacrifier sur l’autel du Grand Marché Triomphant, toi, gredin oisif et vicieux, tu vas devoir cesser de te goberger du malheur des vaillants et caler le joug glorieux de ceux qui bossent pour des clous sur la peau soyeuse de ton cou rétif !

Faute de signifier grand-chose, ce petit discours grinçant aura le mérite de consoler tous ceux qui vont cueillir une fois de plus les fruits amers des promesses creuses.

Car il y a souvent loin de la coupe de vinaigre aux lèvres gercées. Je ne suis sûrement pas un exemple, mais sur trois périodes de chômage dans ma vie, de 12, 17 et 30 mois, si j’ai reçu… voyons… trois offres de l’ANPE, c’est bien le bout du monde. Et faut voir les offres!

Mon petit purgatoire

Après un an de RMI, j’étais plus ou moins au bout de tout, mais je continuais quand même ma recherche active d’emploi envers et contre tout. Cela faisait bien 6 mois que j’avais une touche sérieuse à la CCI du bled en chef, mais comme tout chômeur le sait pertinemment, le temps s’écoule fort différemment selon qu’on se trouve du côté du manche ou de la cognée. Du coup, j’avais fini par accepter un atelier pompeusement baptisé « club de chercheurs d’emploi » qui m’avait surtout coûté bonbon en déplacement, bien des ennuis pour me faire héberger et ne m’avait pas fait avancer d’un pouce vers le sésame du retour à l’emploi. Par contre, j’y avais trouvé une intervenante attentive et respectueuse des gens et des tas d’autres jeunes comme moi en galère, ce qui m’avait amenée à commencer à émettre de sérieux doutes quant à ma supposée responsabilité de mon état.

Bref, j’avais le moral un peu moins en berne et je relançais prudemment mon contact prometteur à la CCI quand elle arriva subitement : l’offre d’emploi de l’ANPE. En fait, je ne me souviens plus exactement des termes de la chose (cela remonte à 10 ans, maintenant), mais voilà, y avait un boulot pile-poil pour moi qui me tendait enfin ses petits bras musclés et il me fallait me rendre fissa à mon agence pour en savoir plus. 50 kilomètres plus tard, me voilà devant un agent qui m’annonce qu’il m’a dégoté un travail qui m’ira comme un gant dans une association d’alphabétisation pour adultes. Sur le principe, j’aime bien l’idée et me voilà en chemin pour une journée découverte de l’association en question.

C’était plutôt sympa, bien que les locaux étaient plutôt exigus et réclamaient quelques menus travaux de mise en conformité. Je me souviens y avoir passé des moments assez chaleureux et intenses, passant d’un groupe à l’autre, encourageant des vieilles Bédouines à déchiffrer un abécédaire ou accompagnant un ouvrier disqualifié dans l’ânonnement de son journal. Même si je n’aspirais pas vraiment à faire carrière dans ce domaine, cela me semblait plutôt une bonne opportunité d’entrer pour de bon dans le monde du travail et de me faire une expérience utile.

Sauf qu’il s’agissait d’un contrat « aidé » de 6 mois, à mi-temps, payé au SMIC, à 50 km de chez ma grand-mère. Quand le conseiller m’annonce ça, je tombe des nues : mais comment voulez-vous que je fasse pour aller à ce job, alors que je n’ai pas de véhicule personnel et que ce boulot ne me permettra ni de me déplacer ni de prendre un logement sur place ? En plus, c’est sans avenir !

Là, l’agent me fait remarquer vertement que ce n’est pas son problème. Quand je lui fais remarquer que je suis titulaire d’un DEA et que l’emploi est déqualifiant, il me rétorque juste que c’est ça ou la radiation.

Chtonk… prend ça dans ta face. Ce qui m’a sauvée du néant, c’est l’heureux coup de fil de mon contact qui transforma finalement une longue attente en un petit contrat de quelques mois, au SMIC, certes, mais à plein temps !

Une offre pourrave en un an. Parce que je veux bien bosser, mais pas pour la gloire ou crécher sous les ponts.
Mais voilà, déjà que passé trois mois, un chômeur, ça commence à sentir le loser et pour bien des employeurs putatifs, la date de limite de péremption, alors que dire du regard que vous portent les autres une fois que vous êtes arrivé à la case RMI. Chair à canon des poor jobs qui se ramassent à la pelle…

Tout ça pour dire que pour beaucoup, l’offre raisonnable de boulot, c’est celle qu’ils ne vaudraient ni pour eux, ni pour leur gosse, mais qui est toujours assez bonne pour les crevards. Que, de toute manière, les chômeurs sont déjà bien gardés, depuis fort longtemps et que de répéter pour la énième fois qu’on va leur serrer le kiki ne va strictement rien changer au fait que le grand équarrissage du petit peuple commence à s’emballer. Qu’entre le travail qui se durcit et paie de moins en moins bien, les prix des besoins fondamentaux qui flambent, les systèmes de solidarité que l’on siphonne au profit de ceux qui ont déjà plus qu’il n’en faut, bientôt vous aussi vous devrez vous jeter comme des chiens sur les emplois raisonnables qu’on vous réserve et que le princident de l’augmentation du pouvoir d’achat ne sera plus que le souvenir brumeux d’une monstrueuse farce obscène.