Escapade loin du bled, le temps d’une Nuit 68 organisée à Nantes


Château de Nantes
Mise en ligne par Le Monolecte

Au départ, c’est de la faute à Gunthert : invité à une étrange sauterie politico-culturelle à Nantes, il lui est demandé de trouver des complices pour parler de l’esprit contestataire du net et vlan, me voilà embarquée dans le projet. La Nuit 68 s’est déroulée du 21 au 22 mars, au Lieu Unique et avait pour propos de faire l’inventaire de l’esprit contestataire 40 ans après le début des troubles qui conduiront aux événements de mai 68.

Bien sûr j’explique à André que je considère que la contestation de clavier, c’est quelque chose de plutôt léger, mais d’un autre côté, il y a l’idée de sortir du bled, de rencontrer André, Étienne Chouard et Mona Chollet et de voir du pays.

Et c’est comme cela que je me retrouve en pleine tempête, agrippée à mon volant, luttant contre un terrible vent de travers et des trombes d’eau, remontant la Vendée par l’autoroute, parce que la SNCF non plus ne viendra pas chez moi par hasard.

Rêve de ville

À l’approche de Nantes, le ciel se dégage et j’entre dans la ville par le sud, empruntant une très large avenue rectiligne qui pénètre dans le tissu urbain jusqu’au centre-ville. Cette arrivée par le sud est loin d’être banale : on passe directement de l’autoroute à une sorte de perspective soviétique assez large pour y accueillir un défilé de chars de l’époque stalinienne. Mais la comparaison s’arrête là. Le centre de la voie est entièrement occupé par une ligne de tram-bus qui relie le quartier de l’Île de Nantes avec le centre historique, comme une artère coronaire irrigue le cœur. D’arriver par l’Île de Nantes modifie complètement la perception de la ville : un espace super urbain, hérissé de tours et de barres, comme un cauchemar de ZUP, mais aussi largement desservi en commerces, équipements, transports en commun et zones de bureau. Un habitat très dense, mais où rien ne transpire de l’habituel mal-être des zones suburbaines. Le quartier a l’air moderne, vivant, aéré malgré les immeubles… agréable à vivre pour tout dire. L’impression étrange d’être dans une vraie zone de modernité, mais sans les stigmates de la surpopulation et de la relégation géographique.
Bref, une impression très forte, dès le départ, la rencontre avec un tissu urbain à peine effleuré, mais dont je garde la sensation d’un espace pensé pour être agréable à vivre et fonctionnel.


Le centre du monde
Mise en ligne par Le Monolecte

Sortie de l’île, le quartier de la gare, là où se trouve mon hôtel. Là, c’est vraiment comme tous les quartiers de la gare de toutes les grandes villes que je connais : les boutiques à kebab se mêlent aux bars à putes et aux sex shops. Pourtant, à trois pas de là, autre contraste : un château fort que l’on croirait échappé d’un livre d’images pour enfants. Tout y est, bien soigné, bien propet : les remparts épais, les douves, le pont-levis, tout. Posé là, au cœur de la ville, état neuf!

Je commence alors une petite ballade de 3 heures dans le centre historique de la ville. Le plus frappant, c’est la manière dont est organisée la circulation : de nombreux espaces piétons et de très larges avenues qui irriguent l’ensemble en transports urbains. En me rapprochant de la Loire, je verrais même un service de Navibus. Des trams, des bus, des bus-tram. Et une foule nombreuse, fluide et plutôt jeune qui s’écoule avec fluidité un peu partout. Bien sûr, beaucoup de boutiques du centre ont été phagocytées par les grosses franchises standardisées, mais l’endroit reste tout de même riche d’enseignes insolites et d’une foultitude de librairies. C’est fou ce qu’il y a comme librairies dans cette ville, ou alors, j’ai tourné en rond dans le quartier des bibliophiles… jusqu’à tomber sur L’Atalante.
Quiconque est mordu de Science-Fiction comme moi devine ce que j’ai pu ressentir en découvrant ce lieu mythique au détour d’une ruelle. Détour interdit. Et je ressors avec un kilo de Bordage et l’espoir que mon banquier aussi aime la science-fiction…

Rencontres

La nuit tombe lorsque j’arrive au Lieu Unique.
J’y suis passée en arrivant, sensation d’usine fourmillante, montée jusqu’à l’open desk du haut où une quarantaine de personnes bossent derrière des bécanes dans un espace aussi long qu’un terrain de foot. Il y a un joyeux bordel, une effervescence des grands jours. Je rencontre des gens de l’équipe, puis Isabelle Schmitt qui nous cornaque depuis des semaines et a tout fait pour nous faciliter le séjour, aplanissant les difficultés, anticipant les questions : un trésor d’organisation. Là, elle est juste à la limite du point d’ébullition, le regard plus cerné qu’un îlot d’étudiants à un symposium de CRS… C’est le grand soir tout à l’heure… je me sens petite et encombrante avec mon sac de tortue ninja qui me force à manœuvrer pour circuler entre les bureaux sans rien embarquer en passant. D’où la promenade de santé dans l’après-midi.

Le lieu s’est rempli. Il y a des grappes de gens arrimées au bar, des groupuscules errants entre les différents espaces d’exposition : un haut lieu de la boboïtude nantaise m’avait dit Chris (qui commente très régulièrement ici!) quand je lui avais annoncé ma venue dans sa ville. Je vois ce qu’il veut dire, le petit côté intello de gauche du centre-ville, alter culturel, ascendant underground… mais cela reste plutôt sympa, entraînant, très vivant. Je retrouve Isabelle au premier. On dirait le lapin d’Alice au pays des merveilles : elle court et virevolte d’un groupe à l’autre et je n’ai pas envie de tourner boulet. Finalement, elle m’aiguille assez finement vers la conférence de François Cusset, une analyse assez intéressante du destin des soixantuitards et de la manière qu’ils ont eue de s’estimer l’Oméga de la contestation sociale. À mon étonnement général, la salle est pleine.

Un peu avant l’heure fatidique, je retrouve André Gunthert en train d’affiner son diaporama pour notre atelier. Arrivent enfin Mona Chollet et Étienne Chouard et mon habituel complexe du fumiste embraye. Je guette un reflet dans l’œil de mes interlocuteurs qui trahirait comme un flottement face à la créature que je me retrouve à mettre en scène. Je me fais l’impression d’un gnome à une réunion de lévriers afghans et je lutte contre une intense sensation de dédoublement surmontée d’une violente envie de prendre mes jambes à mon cou. Les gens arrivent. André commence par son exposé sur les images en ligne, puis nous le rejoignons sur l’estrade pour quelques mots et un embryon de débat. Du coin de l’œil, je trouve immédiatement Chris dans le public et me réjouis de le savoir là. Finalement, c’est à moi de tenir le crachoir et j’ai l’impression de sortir une diarrhée verbale schizoïde.
Je crois que cela fait trop longtemps que je suis au cul des vaches, au milieu de nulle part. Juste à la limite de l’agoraphobie. À la fin du débat, je peux enfin saluer Chris et des lecteurs qui n’étaient peut-être pas là par hasard, eux… Alors que la conversation embraye bien plus facilement, nous sommes dispersés, car l’atelier suivant va se lancer. Trop de choses, trop vite, trop condensé.

Au final, et au bord de l’hypoglycémie aggravée, je me retrouve avec Mona, monsieur Chollet et Étienne Chouard à bouffer de la vache enragée (le menu s’appelle mort aux vaches… vaste programme !) et à deviser tranquillement. Enfin, jusqu’à ce qu’Étienne se mette en tête de me faire comprendre l’anomalie qui consiste à avoir abandonné la création de monnaie aux seules banques privées :

  • Tu comprends, c’est simple : Agnès Maillard a besoin de 100 000 €, donc la banque lui prête 100 000 € qu’elle n’a pas. Elle crée donc de la monnaie à hauteur de 100 000 €, monnaie qu’elle détruit au fur et à mesure que tu rembourses. Sauf qu’au passage, elle récupère les intérêts qui eux, proviennent de ton travail, de ta sueur. Tu comprends, là?
  • Heu… non !
  • Mais si… bon, je suis l’État et j’ai besoin de 10 milliards d’euros pour construire des logements sociaux. Avant 1973 et la loi scélérate de Pompidou, je demandais à la banque centrale de me créer 10 milliards que j’injectais dans l’économie en payant les ouvriers, les entrepreneurs et tout ça. Cette masse monétaire était ensuite détruite au fur et à mesure que je remboursais et au final, ça ne me coûtait rien, parce que la Banque centrale, c’est moi et que je ne me fais pas payer d’intérêts. Alors que depuis 1973, je dois emprunter l’argent nécessaire à ma politique aux banques privées qui non seulement ont le monopole de la création de monnaie – tu te rends compte ! les banques privées ! – mais qui, en plus, me réclament des intérêts. Du coup, la foutue dette dont on nous rabat les oreilles se creuse et on ne paie plus que les intérêts de la dette, sans même s’attaquer au capital ! Et tu sais à qui ça profite tout ça?
  • Heu… non…
  • Aux capitalistes, aux possédants, à ceux qui ont l’argent : plus l’État s’endette et plus ils sont riches ! Là, tu comprends mieux ?
  • Heu… non… tu sais, déjà, j’aimerais bien comprendre la logique de la compta à double entrée, alors la création de monnaie…
  • Mais la compta à double entrée, c’est super facile…

Là, je crois qu’Étienne a enfin compris qu’il tenait mon seuil de Peters en otage…

La discussion a repris le lendemain matin au petit-déjeuner à l’hôtel, avec Étienne et André en plein débat, quand j’ai débarqué, la tête dans le pâté… foutue clim’. La bonne nouvelle, c’est que Mona est encore moins du matin que moi. Dans l’édition du matin de Ouest-France, il y a ma trombine pour illustrer la nuit 68… une pure escroquerie. Il y a eu des tas d’idées brillantes et c’est sur moi que ça tombe. Encore le complexe du fumiste… sans compter que la journaliste n’a pas retenu de l’entretien ce que je voulais y mettre. Retranscrire, c’est trahir! Je m’en souviendrais pour mes prochains articles au bled. Je pique le journal pour scanner l’article pour mon père. Je crois que ce genre de truc lui plaira. Pour ce qui est de l’équipe du Lieu Unique, c’est moins sûr. Vu le travail qu’ils ont fourni, je me sens un peu moche, là, dans ce journal. Parler encore plus des petites mains qui font les événements. Je note.

On finit par se quitter. Comme d’hab’, je me sens à chier. Je me dis que j’aurais mieux fait de rester à ma place, derrière mon putain de clavier. Mais je ne regrette rien. Ni les 1000 bornes à travers la France, ni les brefs échanges entre deux portes, ni l’angoisse de voir le paraître l’emporter sur l’être. J’espère avoir d’autres occasions de bouger, d’autres rencontres à faire, d’autres discussions à prolonger jusqu’au bout de la nuit, encore plein d’autres de ces moments où malgré la fatigue, les angoisses, les complexes, on arrive enfin à s’oublier et à n’être plus qu’une petite particule d’humanité qui vibre avec toutes les autres.


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