Si tu ne t’intéresses pas à la politique, alors, la politique viendra frapper à ta porte!

L’autre soir, nous mangions tranquillement à la maison lorsqu’une voiture vint se garer devant la porte.

Avant d’aller plus loin, il faut bien comprendre que nous sommes un peu comme une station Total : on ne vient pas chez nous par hasard. Nous habitons en rase campagne, tout au bout d’un petit chemin secondaire non balisé. Si vous ne savez pas qu’on existe, vous ne pouvez pas arriver à chez nous, même avec un GPS. En plus, l’entrée de la maison est à l’arrière et n’est pas du tout éclairée. Le soir, c’est un peu galère pour trouver la serrure, mais nous avons la satisfaction intense de voir des étoiles dont nous ignorions l’existence jusqu’à notre aménagement sous ces cieux immenses.

Il s’agissait donc de personnes qui désiraient nous voir ! Et qui avaient fait le chemin pour cela. Et qui savaient que nous existions.

Sur le perron, ils se détachent à peine de l’obscurité. On dirait un couple de Témoins de Jéhovah. Sauf que je sais que les Témoins ne font pas trop de retape à ces heures indues. J’en reconnais un : c’est un candidat!

Je leur propose d’entrer. On est en pleine conversion thermique dehors et la température s’effondre après deux semaines d’un temps de fin mai, début juin.

Le gars que je ne connais pas me demande si j’ai bien reçu la profession de foi dans ma boîte aux lettres.

  • Oui, et cela a soulevé quelques questions chez moi sur différents points.

Oups, le gars me regarde avec un œil plus rond que la pleine lune, flotte quelques secondes et enchaîne en extirpant un bout de papier de la poche de sa parka.

  • Vous avez vu la liste, nous sommes essentiellement des enfants du pays et vous devez connaître la plupart d’entre nous…
  • Ben, en fait, on est arrivé il y a trois mois, alors on ne connaît pas grand monde ici, en dehors de votre compagnon qui habite pas trop loin et qui est venu nous voir pour Halloween.
  • Heu… oui, ben, nous, on est des gens du coin…
  • Vous êtes qui sur la liste?

Là, je sens que le mec a déjà les boules. Son argument de vente est pourtant simple : on est des gars du coin, pas comme les estran-Gers de l’autre liste qui ne connaissent rien de rien au bled… oui… comme moi quoi !
Il commence à me détailler la liste. C’est un peu compliqué, parce que le bled s’étale sur des kilomètres de cambrousse. En plus, je demande les professions. Beaucoup de petits entrepreneurs. Le gars rame sévère. Il se rend compte qu’on ne peut pas vendre une liste loco-locale à une transplantée de la dernière minute. Il tente autre chose.

  • C’est quoi les points qui vous posent problème dans nos propositions ?

Bon, là, je le reconnais, c’était faute. J’aurais dû botter en touche et le laisser rentrer chez lui bouffer. Mes propres pâtes figeaient au fond de l’assiette et le reste de ma famille s’était tiré en courant.
Bref, le papier se posait clairement dans l’idée que l’équipe sortante était un ramassis de blaireaux qui n’avaient rien fait de leurs dix doigts en sept ans et qu’eux, ils allaient redynamiser la commune, faire pleins de travaux, partout.

  • Mais comment allez-vous trouver l’argent ?
  • Comment ça ?
  • Ben, avec peut-être 100 foyers sur le bled, je pense qu’une fois que vous avez budgété l’entretien de la mairie et le salaire de la secrétaire en tiers-temps, c’est mort.
  • Mais non, il y a les subventions !
  • Quelles subventions ?
  • Et ben l’Europe, le département, la région…
  • Pour l’Europe, c’est mort aussi. Avec l’élargissement à 27,  l’argent est redéployé vers les nouveaux entrants, ce qui est normal, et les programmes en cours dans le coin sont presque tous arrivés à expiration et ne seront probablement pas renouvelés. Pour la région, nous sommes trop petits. Reste le département qui, depuis que la décentralisation tourne à plein régime, a surtout vu son budget solidarité exploser. Certes, il reste notre principal bailleur, mais va falloir trouver des ressources ailleurs. Et puis vous ne parlez pas de l’intercommunalité. Avec le transfert des compétences, reste plus beaucoup de marge de manœuvre pour la commune, non ?

Là, le gars il a l’air passablement vénère et commence une lente, mais constante reptation vers la sortie. C’est donc d’un ton très sec qu’il répond.

  • Mais d’où vous sortez tout ça, d’abord, hein ?
  • Ben, depuis trois ans, je me tape le soir toutes les commissions, les conseils et les AG du coin, alors, forcément, à force, j’ai fini par apprendre des trucs… J’ai même siégé au Pays, un temps…
  • Non, mais qu’est-ce que vous en savez du budget de la commune ?
  • Assez peu, il est vrai, puisque le conseil municipal a voté la non-publication des comptes-rendus… D’ailleurs, vous avez l’intention de rendre publics les comptes-rendus du conseil municipal, le budget et tout ça ?
  • Non, mais, c’est affiché à la mairie, faut y aller, hein !
  • Non, ce n’est pas affiché à la mairie. Parce que dans un village de moins de 500 habitants, il n’y aucune obligation de communication sur les décisions du conseil. Et si le conseil vote "non", ben rien. Vous avez l’intention de changer cela ? Parce que si les habitants n’ont le droit de s’intéresser à la vie de la commune qu’une fois tous les six ans pour voter et qu’après, on leur dit : circulez, y a rien à voir, je dois avouer que ça m’intéresse moyennement…

Là, je crois que le gars a de la vapeur qui sort des oreilles. En tout cas, l’air vibre de sa fulmination à peine intérieure. Lui, il est venu serrer les paluches, et rappeler qu’il faut voter entre soi et pas pour les estran-Gers. Point. Et rappeler que sa liste, elle va faire plein de trucs, y compris raser gratis ! C’est donc l’autre, celui que je connais un peu et qui a l’air de mieux gérer ses émotions qui reprend le flambeau, pendant que son pote se contorsionne avec plus de vigueur vers l’issue de secours.

  • Oui, cela a l’air d’être quelque chose que veulent les gens. Nous allons en tenir compte.
  • Non, mais il a des trucs bien aussi : comment ne pas être d’accord avec l’idée de protéger les enfants avec des abribus aux normes?
  • Quoi, qu’est-ce qu’il y a avec des abribus, balance l’autre qui s’achemine silencieusement mais tenacement sur la route de la liberté.
  • Ben rien, je dis que c’est typiquement une proposition avec laquelle tout le monde peut être d’accord. Bon, y a l’enterrement des lignes téléphoniques… c’est sûr que les lignes aériennes me pourrissent mes photos, mais bon… Je ne vois pas l’urgence de la mesure, surtout si on pense à l’étendue de la commune.

C’est à ce moment que je repense au métier du type qui fait la gueule : technicien en pose de câbles téléphoniques ou un truc approchant… Putain !

  • Enfin, bref, à moins de faire exploser les taxes locales, je ne vois pas comment vous comptez financer tout ça.
  • Quoi, qu’est-ce que vous savez des finances ?
  • Ben, on n’est pas nombreux et il y a quoi comme entreprises sur la commune ?
  • Le transporteur (qui est dans la liste), le château…
  • Ha ouais, le château et ses vignobles… je n’y pensais plus… purée, ça doit en faire de la TP et du foncier, rien qu’avec le château !!! Ben alors, on est riches !

L’autre esquisse enfin un sourire peu amène et triomphant à la fois.

  • Eh oui !

Et atteint enfin le chambranle de la porte qu’il n’aurait jamais dû quitter. Au revoir et à jamais. Il sort prestement, bafouille de vagues salutations.

Je comprends que je viens de définitivement griller mon insertion dans mon nouveau bled.
Parce que je suis une chieuse. Une emmerdeuse. Peut-être même oune ispisse di counasse… c’est probablement comme cela que je sortirai dans les conversations des mes concitoyens.

Et que je ne comprends rien à la politique. La vraie. La bonne. La sévèrement burnée.

Qui consiste essentiellement à se distribuer entre potes les bonnes places et les ressources du territoire. Et de serrer la louche des braves gens une fois de temps en temps pour garder sa chaise.

Je ne suis pas prête de retourner voter, je sens.