Les jours se suivent et se ressemblent, dans une grande diarrhée médiatique qui dégueule d’un épiphénomène à l’autre, sans relâche, comme un automate dont on aurait remonté le ressort jusqu’à l’extrême limite de la rupture…

L’homme-orchestre continue sans relâche d’imposer son tempo infernal au reste du pays : un jour, une connerie! Et courent les petits journalistes empressés et s’indignent les professionnels de la politique et s’abrutissent les péquenots de la France du sous-sol, dans un zapping dément vide de toute substance, de toute distance. C’est la déferlante de l’indignation continue mise en musique par le clone moche du lapin blanc de Carla au pays des vermeils! Tempo accelerando, agitato, affannato pour les agitateurs du vide. Des cerveaux rendus totalement disponibles à force de pilonnage staccatissimo.
Panique au Mangin Palace, comme dirait l’autre…

Ne pas commenter.
Ne pas se laisser happer par la farandole folle.
Respirer à fond.
Posément.
Tranquillo.

La musique n’est pas qu’une cascade de notes.
C’est aussi des silences.

Et des soupirs.

Parce que le temps, finalement, on l’a toujours.
Suffit de le prendre. Et pas seulement dans la gueule.

Tempus edax, homo edacior

Tout à l’heure, j’ai croisé à la boulangerie du coin une camarade de pension. Bon, ce n’est pas comme si je ne l’avais pas vue depuis un quart de siècle. Le dernier croisement remonte à 5 ou 6 ans. Juste avant la naine. C’était la même que 18 ans plus tôt, mais en plus grand.
Tandis qu’aujourd’hui, c’est la même que 6 ans plus tôt, mais en plus vieux. Comme si elle avait passé le Rubicon : elle ressemble maintenant plus à une mère de famille lambda dans la force de l’âge qu’à la petite fille que j’ai connu.

D’un autre côté, ça marche aussi pour moi. Jusqu’à présent, je me ressemblais. Mais là, brusquement, le temps me rattrape. Ce n’est pas méchant, c’est plutôt soudain, comme une digue qui cède. J’ai deux cheveux blancs gros comme des poireaux qui pointent comme des cornes et que je défends âprement contre les velléités roundupiennes de ma coiffeuse. La pesanteur est clairement en train de gagner la partie, de mèche avec la cellulite. Mes nichons, naguère offensifs, rampent mollement vers un bide qui s’affirme et s’amplifie, pendant que mes fesses bloblottent comme deux vagues pâtés de fruit jelly. Ma taille s’épaissit pendant que mes traits se durcissent et que des douleurs cervicales et dorsales fulgurantes et inédites me forcent à revoir près de 40 ans d’avachissement glandouillaire. Le cocktail hormonal intérieur change et modifie tout. Les poils, qui me font chier depuis toujours, colonisent de plus en plus de peau, le goût change, l’odorat change… Les seules choses qui ne changent pas, ce sont les trucs les plus merdiques que j’ai gagné à l’adolescence : une peau de merde avec un teint d’œufs brouillés et une aptitude comédogène qui me fait toujours qualifier par les vendeuses en cosmétiques de peau jeune à problèmes. Restent surtout les problèmes.

Du coup, je suis totalement heureuse et détendue : je m’achemine fermement vers le grand mystère de la quarantaine et voit se mettre en place les ingrédients secrets de la grande crise qui va avec. Je suis en train de quitter le palier de la trentaine resplendissante et commence à expérimenter dans ma chair l’alchimie subtile du vieillissement.

Je pourrais me teindre les cheveux, m’inscrire dans un club de gym, me ruiner en soins esthétiques, ce genre de choses… alors qu’en fait, je suis sur le point de totalement m’affranchir de la dictature de l’apparence.

Oleum perdidisti

L’autre jour, c’est ma belle-mère qui a coulé une bielle quand j’ai utilisé le mot "vieux". Je ne parlais pas d’elle, bien sûr, juste d’une formation informatique Linux dont le public était très majoritairement composé de vieux. Personnellement, je trouve plutôt ça bien que les vieux se connectent en Open Source.

Mais voilà, pour ma belle-mère, le mot "vieux", c’est péjoratif.

D’ailleurs, dans la frénésie jeuniste actuelle, je crois que c’est le cas de beaucoup de gens. On ne doit pas dire "vieux". Comme si être vieux, ou le devenir, c’est tabou : ton corps change, mais ce n’est pas sale! Ils sont tellement à ne pas supporter de vieillir. À refuser de vieillir…
Comme s’ils avaient le choix…

Alors, ils font semblant. Se comportent comme des ados, vivent comme des étudiants, s’habillent comme des Lolitas. Et enrichissent Liliane Bettencourt. Démesurément.
Et votent bling-bling…

Les vieux!

Monsieur Monolecte propose de les appeler personnes chronologiquement contrariées. Pour ne vexer personne.
Pourtant, je continue à penser que vieillir est un privilège dans un monde où tant d’autres ont déjà tellement de mal à juste grandir.
La récompense des survivants.

Bien sûr, vieillir, c’est aussi se dépouiller, une à une, de toutes les couches de superficialité que l’on a érigées entre nous et le reste du monde. C’est aussi le corps qui lâche, lentement et sûrement. C’est la perspective d’un monde qui se rétrécit, se ratatine, jusqu’à n’être plus qu’un petit couloir vert et anonyme imprégné de cette odeur reconnaissable entre toutes, mélange de potage de poireaux, d’urine et de désinfectant. Vieillir, c’est mourir. Parfois à petit feu, souvent salement. Comme Odette, que je suis allée voir il y a quelques jours, sorte de fétu parcheminé, clouée depuis plus d’un an dans son lit de mort par un AVC qui l’a laissé prisonnière d’un corps qu’elle ne contrôle plus. Elle bouge encore une de ses mains, avec laquelle elle agrippe convulsivement le drap qui semble écraser son corps trop maigre. De sa bouche ne sort qu’une bouillie de mots ou parfois un long hululement lugubre quand elle pleure. Car elle pleure souvent. Elle mange des aliments spéciaux qui ne sont pas sans rappeler les petits pots pour bébés et dont une part non négligeable coule de la commissure de ses lèvres toujours sèches. Une perfusion, chaque soir, lui permet de s’hydrater dans la nuit. Des nuits bien longues où elle ressasse sans cesse sa jeunesse perdue, ses chers disparus, ses regrets. Surtout ses regrets.

Elle représente très exactement ce qui fait peur à chacun de nous quand on parle de vieillesse. Sauf qu’elle le vit. Depuis plus d’un an. Et que cela peut durer encore longtemps.

Ce week-end, je l’ai prise en photo sur son lit de souffrance. Cela faisait longtemps que je voulais le faire, sans trop oser le demander, sans trop savoir comment justifier ma démarche. Finalement, c’est son mari qui me l’a demandé, assez naturellement, comme on le ferait pour un baptême ou un anniversaire. Quelque chose qui fait partie de la vie en somme. Parce que c’est exactement cela que je voulais saisir : une étape de la vie.

Le temps fuit et ne revient pas. Il coule comme un fleuve imperturbable vers une mer infinie dont personne n’a jamais vu l’autre rivage. Qu’importe qu’on s’y agite ou qu’on se laisse porter par le courant, le fleuve poursuit sa course inexorable. Notre seule issue, c’est d’occuper au mieux cet étrange voyage au lieu de perdre notre temps et notre énergie à tenter de remonter le courant.

Tempus fugit, utere

Je m’y emploie…