Sacré poissard!
Je ne parle pas de Terry Gilliam, bien qu’il semble qu’il se traîne une scoumoune plus grande que les deux tours du WTC réunies, mais bien de Jacques Attali qui a planché sur un rapport sur la libération de la croissance pendant des semaines et qui se retrouve à le publier pile-poil au moment où le château de cartes de la spéculation mondiale commence à s’effondrer avec la précision mécanique d’une exhibition de dominos.

Comme d’habitude, alors que le pavé n’est jeté dans la mare que depuis 24 heures, il y a des experts tout pleins de certitudes pour nous expliquer les bienfaits ou les tords du pensum attalien en long, en large et en travers. En gros, la ligne de démarcation elle-même est instructive, avec les gros libéraux qui frétillent, les gauchos qui couinent et les médias qui sont tout contents de pouvoir nourrir la bête à papiers à peu de frais.

Ceci n’est ni un rapport, ni une étude, mais un mode d’emploi pour des réformes urgentes et fondatrices. Il n’est ni partisan, ni bipartisan : il est non partisan.

Ben voilà, dès la première phrase, Attali envoie le bois : on lui a commandé un rapport, mais on ne sait trop pourquoi, il finit par livrer un mode d’emploi. Et pas n’importe quel mode d’emploi, celui de la Machine France que son commanditaire vient de recevoir, encore toute chaude et toute vibrante dans ses petites pattes et qui, effectivement, a l’air parfois bien emmerdé pour la faire marcher comme il l’entend.

En fait, la France, c’est pas compliqué, c’est comme le dernier robot ménager qu’à reçu belle-maman à Noël : avant toute chose, il faut commencer par read the fucking manuel!
Soit 245 pageounettes à s’enfiler avec le sourire.
Comparez avec le TCE : rien à voir! Que du bonheur!

Et que ça saute!

Donc Attali sait comment faire fonctionner la France comme une belle petite mécanique bien huilée.

Il [le rapport] part d’un diagnostic de l’état du monde et de la France : de ce qu’il faut changer, de ce qui peut l’être, et de la façon de mettre en œuvre la réforme. Avec une double conviction : d’une part, les Français ont les moyens de retrouver la voie d’une croissance forte, financièrement saine, socialement juste et écologiquement positive. D’autre part, tout ce qui ne sera pas entrepris dès maintenant ne pourra bientôt plus l’être.

Personnellement, j’adore cette phrase! Si, si, vraiment. En 245 pages, Jacques ne lâche pas qu’une notice d’utilisation hachement pointue et efficace, non, il te fourgue en passant un puissant diagnostic de l’état du monde et de la France… Il ne te livre pas qu’un minable petit rapport de plus, à ranger sur la pile gigantesque des rapports à la noc qui coûtent un œil et servent essentiellement à régler les notes de frais de leurs auteurs, non, Attali a fait ce que nous attendions tous : il nous livre le Reader Digest du projet de société! Avec une analyse du monde en intro… rien que ça!

Et un avertissement offert par la maison : tout ce qui ne sera pas entrepris dès maintenant ne pourra bientôt plus l’être! Ha bon! Pourquoi donc? On n’en saura pas plus. Irma Attali a dit qu’il fallait se magner le train pour appliquer son plan vachement balaise et puis c’est tout. Peut-être aussi qu’il avait vu arriver le déballonnement de la grosse baudruche spéculative qui rendrait franchement risible tout ce qu’il allait rédiger patiemment par la suite… Comme quoi, on ne peut pas se planter sur tout. Bref, contrairement à la notice de montage de ma commode Ikéa, le mode d’emploi Attali est périssable.

Le monde selon Jacques

Le préalable au montage du mikado de la réforme, c’est l’analyse du monde par l’auteur. Cela permet de remettre en perspective l’ensemble de son œuvre.

Mesurée strictement par le PIB, la croissance est un concept partiel pour décrire la réalité du monde : en particulier, il n’intègre pas les désordres de la mondialisation, les injustices et les gaspillages, le réchauffement climatique, les désastres écologiques, l’épuisement des ressources naturelles… La croissance de la production, cependant, est la seule mesure opérationnelle de la richesse et du niveau de vie disponible, permettant de comparer les performances des différents pays.

Là, c’est tellement beau, qu’on dirait du Mozart. Attali, c’est le mec deux en un : il commence par t’expliquer que la croissance, c’est un peu du bidon qui ne mesure pas vraiment les petites choses annexes comme les désastres, dérèglements divers, gaspillage et inégalités frappantes… des petits détails, quoi, mais il se rattrape ensuite juste en t’expliquant qu’on n’a pas trouvé mieux pour mesurer la richesse et comparer les performances des pays.

Donc, la croissance, c’est de la merde théorique, mais c’est tellement pratique pour mesurer des trucs qu’on ne définit pas et qui permettent, in fine, de se gargariser dans de jolis rapports notices d’utilisation modes d’emploi projets de ma société à moi et mes potes!
Quelle richesse? Quelle performance? Pour qui? Et surtout pour quoi?

Le monde est emporté par la plus forte vague de croissance économique de l’histoire, créatrice à la fois de richesses inconnues et d’inégalités extrêmes, de progrès et de gaspillages, à un rythme inédit. L’humanité en sera globalement bénéficiaire. La France doit en créer sa part.

C’est à ce moment qu’on peut commencer à parler de Jacques le poissard! Parce qu’en fait de tsunami de croissance, on vient juste de se faire péter une grosse bubulle spéculative dans le groin, là, comme ça, et l’assainissement des comptes n’a pas encore vraiment commencé! Quand il parle de richesses inconnues, il est dans le vrai, parce que ma pomme comme des centaines de millions d’autres prolos dans le monde, on a surtout vu le développement des discounters, des dettes, des fins de mois qui commencent le 5, des salaires qui avancent à reculon et des logements qui demandent des durées d’endettement qui dépassent largement l’espérance de vis de Jeanne Calment au top de sa forme. En fait de bénéfices, l’humanité, en tout cas une bonne moitié de ceux qui la composent, racle surtout de la flotte sale et polluée qui fout la chiasse à en crever et pour ce qui est des richesses, c’est de l’ordre de 2 dollars par jour… pour les plus veinards des crève-la-dalle!
Donc, la grosse vague de richesses inconnues qui ravit tant notre Jacquou, elle a plutôt tendance à me laisser d’autant plus froide qu’elle vient juste de s’écraser à mes pieds dans un délicat embrun d’écume vaporeuse.

Suit un petit laïus émouvant sur la déferlante de croissance dans le monde, sur les taux de croissance à deux chiffres de certains pays émergents dont on peut déjà voir que tout cet édifice économique reposait sur du sable.
L’avenir réserve au monde un potentiel de croissance plus considérable encore : vraiment dommage, ce rapport machin qui arrive au moment où on va plonger dans une très probable récession due essentiellement à la folie casino des rentiers de ce monde!

Et encore une autre perle, toujours dans l’intro :

Les puissances détentrices de rentes peuvent croître et investir grâce à la hausse du prix des matières premières.

Celle-là, je vous la laisse savourer longuement dans un silence recueilli. Ensuite, pensez encore un long moment à la crise de la tortilla au Mexique, il y a tout juste un an, celle de la pasta en Italie et la gueule de tout le monde avec un caddie de bouffe de plus en plus vide qui coûte toujours plus cher.
Puis, on y revient… Les puissances détentrices de rentes… elles vont s’en foutre encore plus plein les poches grâce à la montée du prix des matières premières, laquelle ampute notre pouvoir de bouffer…

Déjà, on commence à sentir l’utilité du rapport Attali sur la croissance libérée… pour les puissances détentrices de rentes…

Le pré du voisin

Ensuite, Jacques enchaîne sur des exemples pertinents de pays qui font mieux que nous, pauvres cons de Français qui ne sommes que cinquième puissance économique mondiale, non, mais! : l’Allemagne qui a dynamisé son marché du travail, le Royaume-Uni qui a réformé son système de santé ou l’Espagne qui a œuvré pour l’accès de tous à la propriété du logement, dans une économie en quasi-plein emploi!

Haaa, l’Allemagne et son marché de l’emploi dynamisé par le plan Hartz IV du nom de son inventeur si modeste et génial, pays si dynamique avec ses salaires stagnants et ses 7 millions de pauvres, sans compter les chômistes acculés à la misère la plus sordide! Haaa, la réforme du système de soin britannique qui su stimuler l’ardeur touristique des mythiques english patients! Haaaa! L’Espagne!!! Tout un poème économique à elle toute seule, l’Espagne. Avec son plein-emploi des Mileuristas, les jeunes baltringues surdiplômés qui peuvent trimer tant qu’ils veulent, ils ne palperont que mille euros par moi. Alors, ils se saoulent dans des botellones géantes, sorte de grosses beuveries collectives à ciel ouvert, où ils tentent d’oublier que pour partir de chez leurs parents, il leur faudra s’endetter sur deux vies de labeur abrutissant.

Y a pas à dire, Jacquou, il sait choisir les références qui font envie.

Sept pages. Cela fait 7 pages du fameux rapport Attali dont on va nous péter les oreilles pendant pas mal de temps, histoire de faire du bruit de fond et de détourner notre attention des sujets qui fâchent vraiment. Bref, chacun va y aller de son commentaire de tel ou tel point du rapport Attali, alors que globalement, les faits actuels nous démontrent clairement que cette logorrhée libérale n’est même pas bonne à mettre aux chiottes, elle n’est carrément pas digne de sortir du trou du cul qui a eu l’outrecuidance de vouloir la chier.

Tirons la chasse et passons aux choses sérieuses, si vous le voulez bien!