Dimanche, je n’ai eu qu’une seule et unique pensée : ne pas mourir aujourd’hui!

Le sage dit que l’on doit vivre chaque journée comme si c’était la dernière.
Il a parfaitement raison.
Le problème, c’est qu’il y a des journées dont on ne peut concevoir qu’elles constituent notre dernière action sur cette terre.

Dimanche dernier, j’ai donc enquillé plus de 10 heures de ménage, norme 2 étoiles. Récurage du sol au plafond de l’ancienne maison, tout est passé sous les fourches caudines de mon éponge imbibée de Saint-Marc Lessive.

Nettoyer une maison à fond, c’est dans les 50 heures de boulot en tout. Dans des positions pas forcément très confortables. Avec force d’huile de coude. Mais dimanche, c’était le dernier jour avant la remise des clés. La touche finale. La chasse aux nids à crasse les plus inaccessibles. Les finitions. Le dernier coup de wassingue avant fermeture définitive. C’est d’ailleurs à ce moment que tout a manqué basculé définitivement. Ce qui m’a sauvée, c’est un changement de tête et une bonne dose d’épuisement. La vieille serpillière à franges montrant d’évidents signes de faiblesse, je l’ai retirée de son manche métal afin d’en visser une autre de compétition que je suis allée chercher dans une autre pièce. Mais au retour, je ne trouve plus le manche en métal. Finalement, je me rabats sur un vieux manche en bois tout patiné et vlaffff, me voilà à passer le savon noir avec abondance d’eau sur les carrelages.
10 heures de nettoyage dans les pattes. Quiconque me connaît trouve l’image risible.
La nuit est tombée. J’en ai plein le dos. J’ai le cerveau qui tourne en mode routine. De temps à autre, je pense aux Chinois pour lesquels ceci constitue une journée ordinaire. Avant la suivante. Identique. Tu m’étonnes que certains travailleurs aient des espérances de vie réduites. J’ai les poumons douloureux à force de respirer des vapeurs de tout et n’importe quoi.
Il me faut juste en finir.

Arrivée dans les chiottes, extinction des feux abrupte. J’appelle monsieur Monolecte : Tu peux rebrancher le général, je n’y vois plus rien, mais j’ai bientôt fini? – Ben, non, je n’ai rien fait. – Ben rebranche. – J’y vois rien!

Heureusement, j’ai toujours une lampe torche sur moi. Je descends au tableau électrique de la cave : impossible de relancer le jus. Ha, on dirait qu’il y a un court-jus. C’est bien notre veine. Le dernier jour, un dimanche soir à 20h00. J’en ai plein le cul. Je finis à la lampe torche et on se casse. On verra demain à la lumière du jour.

En fait, c’est moi qui ai déclenché le court-circuit. Car le radiateur des toilettes a toujours eu un fil qui pendouille dessous, monté n’importe comment avec un domino. On s’en fout, on ne chauffe pas les toilettes. Mais en nettoyant derrière le radiateur, j’ai déplacé le fil dénudé et j’ai fait contact avec la serpillière imbibée d’eau. Bien sûr, je n’ai rien senti : par le plus grand des hasards, j’ai monté la serpillière sur un manche en bois.
J’ai manqué quitter ce monde non pas sur un bon mot, mais sur un dernier coup de wassingue : on meurt toujours par là où on a pêché, me balance monsieur Monolecte en ricanant.

En attendant ma dernière heure de gloire, je déballe des cartons dans  la nouvelle casbah perdue au fond de la cambrousse profonde, en houspillant chaque jour France Telecom pour qu’ils nous établissent une ligne compatible avec l’ADSL.

Pour l’instant, quand je décroche, c’est radiofriture : Ben oui, mais vous êtes les derniers sur cette ligne, vous avez le dernier emplacement, et bien sûr, c’est le plus pourri. Pour les deux maisons après qui se construisent, il va falloir que les proprios soient patients : nous allons devoir tirer une nouvelle ligne depuis le répartiteur qui est de l’autre côté de la colline.

Il faut dire ce qui est : je vois pratiquement un technicien télécom chaque jour de la semaine, y compris le samedi. Et à chaque fois, il découvre que la section de câble changée par le collègue de la veille n’était toujours pas la bonne. Bientôt, ils auront recâblé la moitié de mon nouveau bled.

Et alors, je reviendrai!