Cela fait plus de 10 ans que j’arpente les couloirs virtuels du net, 10 ans à tenir des sites, des forums, des journaux en ligne et même un blog, des tas de bidules qui n’ont pas attendu d’être estampillés web 2.0 trucmuches pour être interactifs et à usage communautaire.
Car le net, c’est avant tout un espace virtuel où se peuvent se rencontrer les gens.

Dans ces espaces virtuels, j’ai bourlingué, j’ai croisé des tas de gens, des sympas, des chieurs, des grands, des nazes, des vilains ou des attachants. On a partagé ou on s’est fait la guerre. Avec certains, j’ai même lié des liens assez forts, jusqu’à la fameuse rencontre IRL, comme ce fut le cas avec Nathalie ou Jean ou Michel (que j’ai croisé par hasard, comme quoi, le net ne garantit pas l’anonymat!). Avec d’autres, nous nous parlons au téléphone de temps à autre, on se tient au courant des petites choses de la vie. Et enfin, avec quelques-uns, on s’est bouffé le nez copieusement, dans des guerres forumesques dantesques, dans une escalade agressive sans fin, jusqu’au moment où regarder son écran revient à autant faire pédaler son cœur que de courir un 100 mètres à fond les ballons. Des scènes de ménage silencieuses d’une violence s’en faire péter les coronaires.

Mais pour l’essentiel, la plupart de ces personnes que l’on côtoie pourtant chaque jour sont de parfaits inconnus que l’on ne reconnaîtrait pas dans la rue.

À force de naviguer, on s’aperçoit que, bizarrement, le fait de ne pas se connaître physiquement, de ne pas se parler en face, exacerbe les choses, que ce soit en pire ou en mieux. Quand tu es content avec un autre internaute, c’est carrément délirant, et quand tu as des divergences, ça peut rapido tourner au grand drame avec paranoïa en prime.

On pourrait croire que la distance physique crée de la distanciation émotionnelle, mais c’est tout le contraire.

En tant qu’éthologue de salon, j’ai beaucoup réfléchi à ce phénomène, jusqu’à émettre l’hypothèse que l’exacerbation de la charge émotionnelle vient essentiellement de l’absence de langage non verbal dans les échanges. Quand nous parlons à quelqu’un en face de nous, nous émettons un double discours : celui de nos paroles et celui de notre corps. Le langage corporel, c’est-à-dire nos mimiques faciales, nos postures, confirme, infirme ou tempère nos mots. C’est en quelque sorte cette vérité cachée qui nous échappe presque malgré nous et que notre interlocuteur perçoit parfaitement, comme un langage articulé sur deux niveaux. La compréhension du langage non verbal est d’autant plus aisée que nous sommes de la même culture. Mais au-delà des particularismes locaux, les universaux du langage non verbal transcendent jusqu’aux barrières linguistiques.

Or, il n’y a pas de langage non verbal sur le net pour traduire les émotions et l’état d’esprit derrière les mots. Pas de possibilité de décrypter cette grammaire des corps qui peut atténuer la violence des mots. La diffusion des smilies a été, dans ce sens, une tentative de pallier à cette communication imparfaite, amputée, mais cela reste très insuffisant par rapport à l’immensité des nuances qu’un simple froncement de sourcils peut apporter à un discours.

C’est pour cela, je pense, que de simples divergences d’opinions sur un forum ou sur un blog tournent rapidement au vinaigre, bien au-delà des intentions premières des deux interlocuteurs. C’est pour cela qu’il est nécessaire de mettre en place des garde-fous comme les chartes ou les règles d’usage, car faute d’en arriver aux mains, les passions se déchargent dans les mots. Cela est, pour moi, le sens profond de la nétiquette : fournir un ensemble de règles pour pallier à l’insuffisance de modération que seul peut apporter le langage non verbal.

Finalement, il y a plus d’émotions dans une lettre que dans un baiser langoureux.

Une simple feuille de papier avec quelques pattes de mouche rapidement tracées dessus pouvait maintenir un poilu en vie au fond du bourbier infâme de sa tranchée durant les longues semaines qui séparaient deux permissions, deux étreintes furtives et parfois maladroites avec l’élue de son cœur. Les paroles s’envolent quand les écrits restent. Elle peut relire à loisir les mots d’amour de son fiancé, ressentir la brûlure de son amour, quand bien même la chair putride de ce dernier se serait liquéfiée depuis longtemps au fond d’un trou d’obus.

La lettre est porteuse de sentiments forts, mais les délais d’acheminement permettent de préméditer l’échange, de le travailler, de le remettre au lendemain, de garder une saine distance. Mais il n’y a ni délai ni distance dans la communication en ligne. C’est un match de tennis où l’on ne voit pas l’autre encaisser les aces, où l’on ne peut percevoir le retour physique des scuds que l’on envoie. Même au téléphone, la communication est meilleure, parce qu’on a accès aux intonations de voix, lesquelles traduisent finement certaines postures et mimiques (ce n’est pas pour rien qu’on te parle régulièrement de la nécessité de sourire au téléphone).

Bref, pourquoi cette tartine?

Parce qu’il nous faut, paradoxalement, mettre de la distance en plus dans nos échanges sur le net. Pour se préserver et ne pas être blessé de manière disproportionnée. Dépassionner le débat, cela revient souvent à ne pas répondre, quitter son clavier, aller faire un tour dehors, dans la vraie vie, ne pas y revenir, penser à autre chose (faire les comptes, classer les factures…) et attendre de ne plus être tachycarde pour revenir.

Ensuite, seulement, se souvenir que sans le double langage dont j’ai parlé au début, nos propres mots ont aussi l’effet d’une bombe chez celui ou celle qui les reçoit, qu’il est donc nécessaire de chercher l’apaisement et accepter de n’être pas d’accord sur une chose ou plusieurs et continuer quand même.

Parce que finalement, nous ne sommes que des gens qui ne nous connaissons pas vraiment et partageons quelques idées, quelques passions à distance.