Nous en avons tous dans le genre : de vieux cartons pourris qui nous suivent de déménagement en déménagement, parce qu’ils contiennent de véritables pièces d’archives de notre passé et que de toute manière, on n’a pas le temps de trier ce qu’ils contiennent.

Quand on déménage, il y a tellement de foutoir à gérer, de merdier à entasser, trier, rejeter, de cartons à remplir, mais pas trop, que la demi-douzaine de cartons jamais ouverts passe toujours au travers. Ils passent du point A au point B dans l’agitation fébrile du moment. Puis on déballe, on déballe. D’abord le vital, le nécessaire. Mais on déballe toujours. Puis un jour, on se rend compte que l’on arrive à vivre au quotidien avec ce que l’on a sorti, pas le temps, pas envie, pas urgent, on remet à la semaine suivante. Les semaines deviennent des mois, les mois des années et on réalimente consciencieusement le stock de sapoura. Mais si, vous savez bien, les tas de merdouilles, bouchons de liège, fils de fer, ficelles, boites, dont on dit systématiquement avant de les remiser dans un coin pour l’éternité : faut pas jeter, sapoura toujours servir. En fait, ça sert au final à nous pourrir la vie le jour où il faut trier le foutoir en vue du énième déménagement de notre vie.

Ce n’est rien de dire que je déteste déménager. Ça me révulse. D’autant plus que les années passant, notre capacité à entasser se développe et la marabunta d’objets est à chaque fois plus titanesque.

Mon premier déménagement, je l’ai fait avec un sac à dos. Le suivant avec deux valoches. Pour l’entrée en fac, il m’a fallu 2 cartons en plus, mais ça tient toujours dans le coffre d’une petite bagnole.

Les affaires se sont compliquées avec la mise en couple : la famille nous a fourni un lit accordéon, on a acheté un clic-clac et une table basse. Mais avec le merdier en plus, il a fallu un transit entier pour quitter Paris. La dernière fois, encore une sorte de transit, mais en plusieurs voyages.

Là, c’est la bérézina. Comme on vit dans une grande maison, on s’est meublé. Surtout qu’on comptait rester un bout de temps. Certains meubles ne sont clairement pas conçus pour les transits. Du coup, on se tâte. Les copains, ce n’est pas cher, c’est sympa, mais ça va prendre des années. Les déménageurs, c’est l’assurance de faire sans peine la transhumance en une seule journée, avec l’essentiel fonctionnel au point B dès l’arrivée, mais ça coûte un œil.
Alors, en attendant de trancher, on se fait les cartons maudits.

Des tas de vieux papiers en vrac. Une facture de téléphone de 1992, un relevé de compte de 1989. Prescription? On s’en fout, on jette. La photo un peu collée de sa classe de seconde. Archive. Une autre de moi, exactement à l’âge qu’a ma fille aujourd’hui. À scanner. Un lot de cassettes VHS de camescope. Le camescope. Marche toujours. À visionner. Des lettres. Des cartes d’anniversaire. La pub d’un magasin de Londres où il est allé quand il avait 18 ans. Une nouvelle écrite à 16, jamais achevée : l’encre bleue du stylo plume réglementaire est en train de pâlir. Plus que 20 ans et cette mauvaise littérature d’offensera plus le regard de quiconque. Une lettre de 1987, de ma main, qui commence ainsi :

Chère Stéphanie,
Je t’écris, mais je ne sais pas quand je pourrai t’envoyer cette lettre. En ce moment, je n’ai ni argent, ni timbre…

Heureusement, ma situation s’est tout de même améliorée depuis. Stéphanie habite toujours à la même adresse, elle. Pas de carton à se traîner. Un mari, 20 ans et autant de kilos en plus. Je crois qu’il est temps de lui envoyer cette fichue lettre.

Visionner les cassettes. Se souvenir que c’était du SECAM et que depuis, tout le matos est en PAL. Capsule temps. On se filmait entre potes. On se revoit, 18 ou 20 ans de moins dans la gueule. On numérise à la volée. J’entends un rire de bûcheron polonais : c’est moi qui filme. Je vois ce que je filmais et en même temps, je me souviens parfaitement de ce moment-là, avec les copains de lycée. Tout. Ce que je pensais en filmant, les bruits, les odeurs. Deux potes qui se roulent un palot pour la première fois. Ils ne savent même pas que dans 10 ans, ils auront une petite fille ensemble. Puis un fils. Je ne vois pas comment ils pourraient l’imaginer. Je filme monsieur Monolecte. J’aimerais que notre histoire dure un peu, un bout de route ensemble. Pas évident. Et par-dessus mon épaule, une autre moi-même, 20 ans plus tard, regarde à travers mon regard et se réjouit de connaître le futur. Je me demande ce que mon moi-même de dans 20 ans aimerait bien me dire en visualisant encore ces mêmes scènes.

Quelqu’un d’autre a repris la caméra. Je passe dans le champ. C’est moi et une étrangère en même temps. Dont j’ai conservé la mémoire.

Si je te rencontrais de nouveau, je crois bien que je ressortirais avec toi, me dit-il.

Moi aussi.

Encore des papiers, des notes de cours, des photos que l’on croyait perdues.

Et un poème. J’écrivais des poèmes quand il était à l’armée. Réminiscence de dinosaures, quand les jeunes gars pleins de sève allaient passer un an sous les drapeaux. Je lui écrivais souvent, comme je n’écris plus. Des tas de choses. Des clins d’œil, des conneries et des poèmes. Je ne lui écris plus, depuis. Il est rentré de l’armée et je l’avais attendu. C’est presque romantique, écrit comme ça.
Mais je ne lui écris plus. Ou alors, je ne fais que cela, ici, en ce moment même.

Manière, mes poèmes étaient merdiques. Je suis meilleure en prose.

Fichus cartons.

Peau aime

Ma plume pleure
ces mots, ses maux
ces heures, vole-leur
voleur d’âme.
D’amertume,
Tumeur en mon cœur
qu’heurte ma peau.
Peau aime idiot
qui dit aux anges
en gestes secs
ce que le poète hait,
le poète est un con.