Rien de tel qu’une petite soirée fraîche d’un mois d’août qui joue à avril pour vous dérouler la grandiose histoire du papier toilette.

L’objet est tellement banal que vous ne le regardez plus. La seule chose qui peut encore vous rappeler son rôle fondamental dans votre existence, c’est le moment précis où il vient à manquer, invariablement après un démoulage géant, alors que vous êtes isolé en terra incognita et que celle qui aurait pu être la femme de votre vie vient à peine de gratter à votre porte, agitée elle-même d’une terrible impatience.

Déjà, il y a le rouleau et les feuillets, encore que les feuillets semblent avoir perdu la partie à en croire les linéaires des supermarchés. C’est pourtant des feuillets dont je me souviens en premier, les mesquins, qui ne viennent que chichement l’un après l’autre… ou alors par agglomérat de 10 ou 15. Ma grand-mère affectionnait ce format, en petites pages roses que l’on effeuillait péniblement.
Cela signifie aussi que je n’ai pas connu l’ante-PQ. Que je n’arrive d’ailleurs même pas à m’imaginer. Ou alors à l’indienne. Main droite ou main gauche? Merde, j’ai un trou…

Cela dit, même chez ma grand-mère, le rouleau a fini par l’emporter. D’abord, le Lotus petite fleur, un vétéran. Puis le Moltonel triple épaisseur. Les plus jeunes d’entre vous ne pourront le concevoir à leur tour, mais j’ai connu le monde sans PQ triple épaisseur. Dès qu’il est sorti, il a raflé le marché. Mais le plus intéressant, c’est que les dérouleurs de PQ n’ont pas suivi sur le champ, et du coup le capot de l’engin béait sottement et se vengeait par un effet guillotine dès qu’on tirait sur le rouleau de Moltonel. Une vraie chierie : on ne pouvait chopper le PQ que feuille par feuille, comme la sinistre revanche du feuillet oublié.
Je pense que des inventeurs géniaux mais modestes ont planché depuis cette époque épique sur des distributeurs plus joufflus, capables d’engouffrer tous les modèles de triple épaisseur. Mais le progrès s’est définitivement figé à la porte des gogues de ma grand-mère, laquelle n’a jamais changé son hideux distributeur blanc à capot fleuri, mais l’a juste agrémenté d’une pince à linge des plus banales, destinée à lui garder de force la gueule grande ouverte.

Heureusement pour mon édification personnelle, j’ai connu le pensionnat de bonnes sœurs et leur sens incomparable de l’économie.

Pour planter le décor, il faut bien penser que les murs des toilettes n’ont jamais réussi à rejoindre les plafonds, ce qui était déjà une pure aberration sonore. Les chiottes se présentant le plus souvent par grappe de 3 ou 4, la notion même d’intimité était une pure vue de l’esprit. Mais le meilleur arrive toujours à la fin, quand on découvre que les nonnes préfèrent le feuillet, plus parcimonieux, et que celui-ci était invariablement marron, tendance papier kraft à recouvrir les livres de classe, l’épaisseur en moins.

Quiconque a connu le PQ marron en kraft ne pourra plus jamais l’oublier. Mais quel esprit pervers a pu imaginer une matière aussi peu appropriée à son usage final?
Le truc était clairement hydrophobe et il était vain d’attendre de lui d’éponger la moindre miction que ce soit. L’urine ruisselait invariablement dessus avant d’éclabousser le sol ou les doigts. Seuls les plus habiles pouvaient espérer atteindre la cuvette de la sorte. Impossible de tamponner, donc. Quant à torcher… autant se faire un face scrub avec du papier de verre.
Je pense que même les sœurs ont fini par en avoir marre, et à la place, nous eûmes droit à des feuillets rose foncé texturés comme du papier crépon… avec à peu près la même solidité. Pour éponger ou tamponner, ça pouvait éventuellement le faire, mais fallait oublier des manœuvres plus audacieuses comme le torchage pressé ou énergique. Le pire, c’est que comparé au marron abrasif, la guenille groseille nous fit l’effet d’un papier de soie.

Ces frustrations sensorielles aidant, je ne tolérais dans le civil que du triple épaisseur pour mon postérieur, et en vacances en famille, j’en consommais des quantités purement industrielles, ce qui m’attirait invariablement les reproches de mon père.

Puis déboula le Trèfle parfumé. La débauche hygiénique! Non seulement le PQ se parait d’un camaïeu de teintes pastel toutes plus délicates les unes que les autres, mais en plus, il exhalait langoureusement des fragrances subtiles. La jouissance en pack de 6. En en achetant trois variétés différentes, on pouvait même construire des pyramides chamarrées dans les lieux d’aisances, les enfin bien nommés! Une perversion coûteuse, mais une revanche sur une adolescence irritée dans son fondement.

Puis arriva la classe. Simplement posé sur son axe horizontal épuré. Médical et précis :  le deux épaisseurs blanc. Et en tant que graphiste, je suis intraitable : pour le rendu des couleurs, rien ne vaut le blanc.
J’y suis restée. En version king size. Avec 4 rouleaux, on fait le mois. Je n’ose même pas imaginer la tronche que ferait le distributeur de ma grand-mère : dé-mandibulé! Pire que le loup de Tex Avery.

Bien sûr, il y a aussi tous les PQ circonstanciels, comme l’indétrônable Kleenex (encore une marque devenue générique par la force de l’usage), lequel vous sauvera toujours de la situation inextricable du début. J’en ai d’ailleurs invariablement un paquet au fond de mon sac, en toute circonstance. Il y a aussi le cœur de la bête, le rouleau de carton qui pend, nu et goguenard, et que vous écorchez patiemment du bout de l’ongle afin d’en extraire deux ou trois lambeaux salvateurs. Le paquet d’essuie-main, taxé dans une station service d’autoroute et qui vous sauve la mise au bivouac suivant. Le rouleau aplati au fond du sac de rando, que l’on glisse subrepticement dans la poche avant d’aller se plaquer entre deux sapinettes trouvées à tâtons dans la nuit d’encre qui étreint le putain de refuge d’altitude où le confort de l’homme moderne n’a jamais posé les fesses. Et on n’oublie pas d’enterrer les reliefs du festin, sous peine de passer pour un salopiot.

Et puis, il y a eu le papier toilette le plus précieux du monde.

C’était du temps de la pension chez les bonnes sœurs. Une compagne de dortoir m’invite à venir passer le WE chez elle, à Toulouse. J’avais ce genre de caractère qui faisait que j’étais facilement invitée en WE chez les autres et j’aimais bien entrer dans l’intimité des familles, découvrir d’autres manières d’être et de vivre. Car ce ne sont pas les voyages qui forment la jeunesse, mais les rencontres que l’on peut y faire. Ce qui revient à dire que l’aventure, l’inconnu et l’étrange peuvent se tapir au coin de la rue, pour peu que l’on se donne la peine de bien vouloir y regarder.

Mon amie m’avait prévenue que sa famille ne roulait pas sur l’or, mais lors de ce séjour, j’ai parfaitement intégré toutes les gammes de nuances qu’il peut y avoir entre être d’un milieu modeste, être pauvre ou être dans la misère.

Il faut dire qu’à quatre sur un RMI, ce n’était pas la gloire… Si ce n’est que c’était précisément le nom de leur quartier, à l’époque très certainement le quartier le plus pourri, le plus abandonné et le plus misérable de la ville rose devant et grisâtre derrière. À côté, le Mirail faisait figure de rue de la Paix du Monopoly du coin. Au pied des barres lépreuses s’amoncelaient des immondices d’une très grande variété, étalées sur plusieurs strates. Un tel état d’abandon était indigne de cette ville, de cette région, de ce pays, indigne tout court d’ailleurs. D’autant que les intérieurs n’étaient pas si mal que cela. Banlieues : les lieux de bannissement. Des mots. Et une réalité qui t’arrache la gueule et te raye la rétine.

Chez mon amie, sa mère avait mis les petits plats dans les grands. Je crois qu’ils ne devaient pas recevoir tous les jours. D’abord parce que ça coûte un œil. Ensuite parce qu’il faut avoir suffisamment confiance dans les gens pour les faire entrer dans une vie sans fard. J’étais contente que ma copine m’ait fait confiance à ce point. Surtout que vu le pensionnat où nous étions, ce genre de situation était à cacher soigneusement. Ce que ma copine faisait à la perfection.
Bref, tout s’est bien passé jusqu’au moment où sa seigneurie a eu besoin de se retirer sur son trône. Et là, pas de PQ. Et pas le moindre indice qu’il n’y en ait jamais eu. Dans un coin, pendue à un clou : une serviette de toilette. Prudence étant mère de sûreté, je commence toujours par contrôler le niveau de PQ avant de vraiment me mettre à mon aise. Je ressors donc et je demande à ma copine où se planque le PQ. Il y eut comme un flottement. La mère arrive et m’explique qu’en fait, après avoir taillé et retaillé le budget de la maisonnée dans tous les sens, elle avait dû se résoudre à virer le PQ de sa liste de course. Bien trop luxueux. Là, j’ai eu comme un grand passage à vide.
Puis, elle m’explique qu’à la place, la famille utilise une serviette de toilette (La Serviette de toilette, celle qui pendouille à son clou!) qui est changée chaque jour.

Là, je coince un peu. Je sais que cette femme est quelqu’un de propre et de pragmatique, mais le coup de la serviette de toilettes est totalement hors de mon univers conceptuel. Une impossibilité physique et mentale. Et je crois bien qu’à ce moment-là, ma mâchoire doit pendre un peu comme celle du dévidoir à PQ de ma grand-mère. Elle me sourit avec une immense gentillesse :

  • Mais je me doutais bien que tu aurais du mal avec notre organisation un peu particulière, alors, pour toi, j’ai négocié avec l’épicier d’en bas.

Et elle me sort fièrement un rouleau de papier toilette de bonne facture.

J’ai été immédiatement submergée par le soulagement ainsi qu’un atroce sentiment de honte et de culpabilité. Pendant un instant, j’ai pensé qu’elle avait prévu ma serviette personnelle, le truc à peine moins insurmontable que le modèle familial. Au lieu de cela, il y avait ce petit rouleau insignifiant qui lui avait tant coûté, alors qu’il ne s’agissait que de mon petit confort personnel.

C’est à l’aune de ce petit rouleau de papier cul que j’ai pu mesurer la valeur réelle du concept d’hospitalité.