À l’heure où il est de bon ton de couiner sur la France qui tombe et de vilipender les Français en des termes à peine moins méprisants que ceux qui sont utilisés pour qualifier habituellement nos chômeurs, deux films et une émission de télé me laissent penser que la vérité est peut-être ailleurs.

Il y a une semaine ou deux, nous zappions mollement en fin de soirée à la recherche de quelque chose de vaguement intéressant à voir avant d’aller se coucher. Vu le niveau des grilles de programme ces derniers temps, ça peut revenir à tenter de trouver une carpe dans le lac Léman avec une pince à épiler. La plupart du temps, l’exercice se solde par un échec cinglant (non, vraiment rien de regardable) et on va se coucher.

Mais ce soir-là, on tombe quelque part sur un documentaire consacré à une famille d’Anglais qui vient de s’installer dans le Morbilhan.
Il semblerait qu’il s’agit là d’un couple de Winner de Londres avec leurs deux petites filles. Ils ont acheté une maison au bord d’un lac absolument magnifique qu’ils envisagent de transformer en pêcherie à carpes pour riches compatriotes. Bref, rien d’extraordinaire à première vue, sauf le commentaire de la mère :

  • On a découvert qu’on pouvait manger tous ensemble deux fois par jour et que l’on pouvait cuisiner des trucs sains.

Du coup, on reste un peu pour écouter la suite.

Du temps de Londres, notre couple travaillait 6/7 jours, chacun bouffait un peu sur le pouce, et il arrivait que les membres de la famille se croisent au hasard de l’emploi du temps. Ils gagnaient plein de fric et pourtant, un jour, ils ont vu ce lac, et ont tout plaqué en 3 semaines pour venir s’installer dans le Morbilhan.

Commence alors la litanie du père sur les obstacles français. Déjà, le gars apprend, ahuri, que l’on ne peut réellement posséder un lac en France, et que du coup, il faut un permis de pêche, qu’il y a des règles de gestion de l’eau et des espèces à respecter et que l’on ne peut faire tout ce que l’on veut comme on veut. Là, il râle sec, mais je me dis qu’il aurait pu se renseigner avant de venir.

Ensuite, les Français passent leur temps à bouffer. Le gars ne comprend pas qu’on fasse une pause de 2 heures à midi pour se restaurer et se détendre au lieu de bosser comme des sagouins et se sustenter sur le pouce. En plus, on ne va pas au pub. En effet, la famille découvre que les gens ne se retrouvent pas forcément au pub en fin de journée à écluser des pintes entre collègues, mais qu’on se réunit en famille chez les uns et les autres et que l’on bouffe encore.

En plus, on passe notre temps à se faire des bises.

Bref, le gars en bave avec les grenouilles, leur indolence et leur administration omniprésente. Ses filles sont à l’école du bled et ont rétrogradé de classe pour cause de langue, les économies du couple filent et le projet n’avance pas.
Là, on sent que le gars va tout plaquer, retraverser le Channel avec armes et bagages en pestant contre ces faignasses de grenouilles…

  • Plutôt vendre ma voiture de collection que de renoncer à la France.

Là, on se pince. Ça fait 20 minutes que le gars récrimine contre nous et là, il préfère aller faire des chantiers ou vendre sa voiture-jouet plutôt que de rentrer à la maison.

Et on comprend qu’en fait de jérémiades, il s’agissait là des remarques étonnées de personnes qui découvrent un mode de vie totalement étranger dont elles n’avaient pas idée.

  • Depuis qu’on est ici, on peut passer du temps avec nos filles, on peut parler avec elles, les voir grandir, se promener en famille.

Ils ont pris goût au temps pour vivre, au temps pour soi et ceux qu’on aime. Les gamines collectionnent les amoureux à l’école du bled et les liens se tissent avec les voisins. Finalement, ils se mettent même à parler français (si, si!), acceptent les règles du jeu de notre pays, ouvrent leur lac de pêche et se réjouissent chaque jour de la French way of life!

Ridley Scott, le provençal

Quelque temps plus tard, monsieur Monolecte dégaine le DVD du dernier Ridley Scott (le réalisateur de Blade Runner, grâces lui soient éternellement rendues!), Une grande année, avec Russel Crow, Albert Finney et la délicieuse Marion Cotillard.

Le film commence en Provence où un jeune garçon en vacances est initié par son oncle anglais aux subtilités du bon vin et enchaîne à Londres, campant le personnage de Russel Crow à travers un coup d’éclat : le mec qui manipule le marché obligataire et parvient à en soustraire 77 millions de livres de bénéfices par pure spéculation en moins d’une journée. Bref, un dieu parmi les siens, un parasite de mon point de vue, qui ponctionne des sommes colossales sur l’économie réelle en jouant au casino avec ses potes et sans rien produire d’utile. Le gars qu’on aime d’autant plus haïr qu’il est parfaitement conscient de sa décrépitude morale qu’il assume parfaitement : Je suis un connard, déclare-t-il à son assistante.

Le film commence donc réellement avec l’arrivée du connard en France, lequel vient d’hériter du domaine provençal. Ici, les clichés sont plus subtils. Nous avons des Smart, du bon vin comme de la piquette et les Françaises sont toutes fraîches et désirables, la Cotillard en tête. Le rosbif se heurte aux grenouilles. Puis, au fil du temps, le rythme provençal s’empare du héros, sa vision du monde et de l’essentiel glisse progressivement et cette francisation rampante se traduit par l’humanisation de celui qui avait oublié son enfance pour se consacrer au fric.

Bien sûr, Ridley Scott n’est pas impartial : il vit depuis des années dans le Sud-Est, du côté de Gordes et est raide dingue du Lubéron et de ses sympathiques autochtones. Pourtant, en filigrane de la romance un peu facile, impossible de ne pas voir l’hymne à la France, à son rythme, à sa manière unique d’apprécier le temps qui passe et sculpte les hommes et leur histoire.

Ratatouille

Bon, déjà, un Pixar, c’est presque l’assurance de passer un super bon moment de cinéma d’animation. Mais quand il s’agit d’une histoire se déroulant dans un temple de la gastronomie française, on frétille d’impatience de découvrir à quelle sauce nous allons être mangés. En plus, la naine a vu des tas de trailers sur le net : pas possible de couper aux aventures de Rémi le rat.

Passons rapidement sur les qualités techniques et artistiques de l’objet filmique : c’est un Pixar, un bon, un grand, inutile de s’étaler dans les évidences superflues. Ce qui nous intéresse, c’est la vision de la France par des personnes issues d’un peuple qui avait débaptisé les French fries, il n’y a pas si longtemps.

Bon, tous les Français aiment bouffer et la bouffe est le sujet. Oui, nous ne connaissons que trois modes de transport terrestre : le Vespa, la deuche et la DS… (soupir). Et sorti de la toque, le béret! Je me dis que c’est forcément pour que le public international qui n’aurait pas bien reconnu la Tour Eiffel en habit de lumière comprenne tout de suite où on est. Encore que le Vespa m’évoque toujours plutôt l’Italie de Félini… voyez où se nichent par fois les clichés.

Et pourtant… le méchant du film cherche à marketer l’image du chef cuistot pour vendre de la malbouffe dans la plus pure tradition étatsunienne. Et le leitmotiv du film, c’est que tout le monde peut cuisiner, sorte de rêve américain qui aurait traversé l’Atlantique à la nage pour se sublimer dans la peau d’un rat de cuisine fondu de saveurs. Tout cela à l’heure où un rapport annonce que la mobilité sociale est plus une réalité européenne qu’américaine.

Bref, j’ai comme l’impression que la French way of life devient furieusement à la mode dans un monde où le capitalisme dur à l’anglo-saxonne a triomphé sans partage… et sans alternative. Cela résonne étrangement en écho au fameux : la France aimez-la ou quittez-la. Parce que pour le coup, on a l’impression que dans le monde, il y a de fortes lignes de tension qui conduisent à se réfugier chez les plus inénarrables râleurs de la planète!

En dehors de cela, Ratatouille est aussi un film fabuleusement drôle et bien fait qui ravira même les moins gauchistes d’entre nous!

Et n’oubliez pas : Vive la France!