Est-ce l’Histoire qui fait le personnage historique ou est-ce l’homme d’exception qui fait l’histoire?

Cette vieille question aussi fondamentale que celle de l’antériorité de l’œuf ou de la poule reste pour moi une source sans fin de réflexion uchronique. Je me demande souvent si la disparition prématurée d’Adolf Hitler aurait permis de sauver la peau des Juifs d’Europe ou si quelqu’un d’autre aurait fatalement fini par prendre sa place, incarner cette même idéologie et accomplir le même désastre.
Cela peut sembler être une question oiseuse pour écrivaillon science fictionnesque en mal d’inspiration, mais je persiste à penser qu’il s’agit là de la clé du sens de l’Histoire et par là même d’un puissant outil de compréhension des sociétés humaines.

Et si Hitler avait atteint la plénitude de son art oratoire et meurtrier un peu plus tôt ou un peu plus tard, aurait-il trouvé un contexte favorable à l’explosion de tous ces macabres talents ou aurait-il fini clodo éructant sa haine sous un pont du Danube? Peut-être que s’il nous avait été contemporain, il aurait fini contrôleur de métro ou artiste peintre de renommée internationale…

La question semble donc sans intérêt, sauf à vouloir refaire le match après coup.
Et pourtant…
Un homme seul, guidé par sa folie ou son ambition, peut-il plonger un peuple entier dans un délire historique et meurtrier ou est-ce un peuple assoiffé de revanche et de sang qui a choisi celui qui était le plus à même de lui offrir le destin, grandiose ou méprisable, auquel il aspire collectivement?
Comment l’évènement historique qu’est finalement la rencontre entre un peuple et son dirigeant s’inscrit-il dans le flux des évènements? Quelle est cette subtile alchimie par laquelle tout bascule?

Bien sûr, il y a des moments plus favorables que d’autres à l’éclosion de grands leaders : les périodes anomiques où un pays entier patauge dans les incertitudes de l’Histoire qui s’embourbe et où le niveau de frustrations individuelles et collectives est tel que le premier débordement lyrique galvanise les foules. Les soubresauts violents de la bête furieuse de l’Histoire des hommes, les moments où les certitudes tombent, les modèles s’effondrent et les lendemains se dérobent sans cesse sont des terreaux fertiles où éclosent les mythologies d’hommes forts guidant le peuple vers un avenir radieux… ou tragique, mais qu’importe, pourvu qu’il ait de la grandeur.
Mais finalement, quand la connexion se fait entre l’aspiration de tous à un spasme violent qui ferait changer les choses et la démesure d’un seul homme, l’Histoire se met alors à se comporter comme un énorme bahut lancé dans une descente à 15% alors que les freins viennent de lâcher. Malheur à qui se trouve sur sa trajectoire. La machine est lancée et les voix de la raison se font inaudibles.

Je me demande aussi comment les petites gens, les simples quidams vivent ces nexus historiques, ces points de convergence de l’espace-temps où, de la multitude des choix possibles, il ne reste plus que la voie étroite où le flux s’engouffre en hurlant de joie féroce.
Voient-ils arriver les choses, sentent-ils la subtile mécanique des causes et des conséquences qui poursuit sa marche inexorable comme un engrenage à cliquet? Sont-ils pris dans la course folle de l’histoire comme on est emporté par la vague furieuse du barrage qui vient de céder en amont? Se laissent-ils porter? Se débattent-ils? Rentrent-ils la tête dans les épaules en attendant que ça passe?
Sentent-ils seulement le moment où tout bascule? Est-ce un évènement significatif pour tous ou juste une info qui se perd au milieu de toutes les autres?
Garde-t-on longtemps le sentiment de normalité de la vie quotidienne ou se rend-on compte rapidement que l’Histoire est en marche et que l’on n’est peut-être pas né au bon endroit et au bon moment? Est-ce de la peur ou de l’exaltation? Participants ou spectateurs?
À quel moment prend-on conscience que l’on participe à l’Histoire?

Ou est-ce que tout cela s’écrit à postériori? Quand tout est consommé et le champ de bataille soigneusement lessivé? L’Histoire n’est-elle que le récit phantasmé de ceux qui ont survécu ou encore plus sûrement de leurs descendants?

Des questions, des questions. Encore et toujours des questions. Finalement, la seule certitude que m’apporte le temps qui passe et ne revient pas, c’est qu’il y a potentiellement une infinité de questions pour une poignée de réponses étroites et insatisfaisantes.
Le flux historique ne m’intrigue pas moins aujourd’hui qu’il y a 12 ans, quand j’explorais la complexité des sources historiques avec le professeur Daniel Tollet de Paris IV. Je n’ai pas l’impression, finalement, que notre savoir historique commun nous a rendu plus aptes à comprendre, ressentir et maîtriser les courants historiques, plus capables de nous prémunir des pires dérapages, plus compétents à répondre à cette simple question : pouvons-nous réellement choisir notre destin en tant que peuple ou sommes-nous seulement condamnés à subir les courants puissants de la fatalité historique, tels qu’ils ont été modelés par ceux qui nous ont précédés ou ceux qui nous manipulent?