Disons-le tout net, l’élection de Nicolas Sarkozy m’a bel et bien coupé la chique.
L’impensable s’était produit : que pouvait-on ajouter de plus?
Rien, si ce n’est plusieurs jours de silence.

Je ne voyais pas trop ce que j’aurais pu ajouter à la fiévreuse agitation des premières heures, puis des premiers jours. De manière totalement incontestable, 53% des votants a clairement choisi Nicolas Sarkozy. Dont acte. Je ne suis pas hyper sûre qu’ils ont pris tout le package : le bonhomme + l’ensemble du programme + les copains du gars, mais bon, le choix est pourtant assez clair. La démocratie n’est pas un système à géométrie variable, admirable quand le résultat nous convient et à réformer en profondeur quand ce qui sort de l’urne ressemble terriblement à ce qui se planquait sous le couvercle de la boîte de Pandore.

Personne ne sait réellement pour quoi les électeurs de Sarko ont réellement voté. Je pense que chacun a fait ses courses : les riches pour le bouclier fiscal, les précaires pour le plein emploi, les classes moyennes pour la chasse aux faignasses, les vieux pour la sécurité et les électeurs de Le Pen pour la chasse au facies enfin en position de loi. Le programme de Sarko, c’est un peu la Samaritaine… enfin, du temps où ça existait.
Par contre, je ne suis pas sûre qu’il y ait eu vraiment beaucoup de suffrages pour une nouvelle cure d’austérité du régime de retraite, du démontage de l’assurance maladie et de sa revente par pans entiers aux appétits insatiables du privé, de l’école ajustée en fonction des moyens des parents et de la fac accessible seulement aux portefeuilles blindés.

La chasse aux pauvres, RMIstes, sans-papiers et trotskistes valait-elle donc la liquidation de notre modèle social?

Les ailes du déplaisir

Si le triomphalisme revanchard de la France qui accumule est un peu gonflant, mais au combien prévisible, les cris de hyène blessée qui s’élèvent de mon camp ont le don de me les briser menu. Les appels vibrants à la résistance m’ont franchement bien faite marrée. Résistance contre quoi? Le verdict démocratique? Résistance de qui? Des ventres mous de la cyberpolitique de gauche qui n’a même pas su faire l’union sacrée contre l’antéchrist Sarko?
Laissez-moi rire! La Résistance ne s’organise pas entre le clavier et l’écran plat 16/9. C’est du sacrifice en barre, la résistance, c’est l’expression d’un idéal bâillonné par la répression. Nous sommes bien trop riches, trop gras et inconstants pour ce genre de combat. Nous avons encore tant à perdre et nous ne le savons même pas.

Et les réactions de cette première semaine ne vont pas nous aider à peser dans le combat bien réel celui-là qui s’annonce : celui pour contrer le démantèlement du modèle social hérité de la Résistance, celle à laquelle nous nous référons sans cesse, jusqu’à la vider de sa substance.

Sarko sur un bateau!

Whaouhouh, la grande affaire : Sarko a des amis riches et se vautre dans le luxe. On ferait mieux de concentrer notre force d’indignation sur des choses un peu plus substantielles que cela. Parce qu’il va nous falloir en mobiliser, des torrents d’indignation, parvenir à galvaniser l’opinion publique, pour l’instant tout béate devant la success-story du roitelet. Faut vraiment avoir la tête dans un sac bolchévique pour penser une seule seconde que les vacances de monsieur Sarko feront autre chose que de faire rêver les Michu au fin fond de leur HLM toute blême. Des années que leurs contes de fées modernes, que ce soit sur TF1 ou M6 ou dans la salle d’attente du toubib, entre Voici, Gala et les autres, c’est la démesure du train de vie des nababs : leurs châteaux, somptueusement décorés à grands frais, leurs palaces or sur marbre précieux, leurs grands chefs aux additions vertigineuses, leurs sapes griffées haute couture, exemplaire unique sur mesure, les rallyes des gosses, pour se reproduire dans l’entre-soi.
Tout ce gaspillage ostentatoire ne les révolte pas, il les fait rêver, il leur fait envie. Ils rêvent d’un monde encore plus inégalitaire, mais où ils arriveront à chopper une plus grosse miette que leur voisin et joueront à être pleins aux as!

Bref, une fois de plus, c’est un coup dans l’eau. Ça rouspète dans les entournures alors que nous n’avons même pas commencé la bataille.

Cessons de commenter à l’envi les faux plis du costard de celui qui n’est même pas encore en fonction. Attendons voir déjà quelle belle brochette de bras cassés on va se goinfrer en guise de gouvernement. Les bruits de couloir font état de Fillon aux manettes, voilà déjà un épouvantail de taille en perspective, un autre de Klarsfeld, le seulement fils de son père au ministère de l’intolérance de l’autre et toute la dream team des capitaines du nouveau parrain, comme Devedjian (qui vise le perchoir de l’Assemblée : là oui, la démocratie risque d’avoir mal au cul) et tous ses potes issus du GUD ou d’Occident.
Voilà qui est bien plus grave et important que du canotage princier au large des Templiers.

Sarko sur un plateau

Bref, au lieu de nous répandre en critiques acerbes alors que rien n’est encore réellement commencé, nous aurions mieux fait, nous aussi, de prendre des vacances de politique et de nous rassembler en prévision des nombreuses batailles à mener.
Au lieu de cela, c’est un peu le festival des tartes à la crème où l’on tape à tout va sur tout et n’importe quoi. Avant même le début des hostilités, nous sommes déjà éparpillés et partiellement décrédibilisés.

Je dirais même que tant que nous ne sommes pas foutus de refonder la gauche de la gauche en une organisation unique, remplissant ainsi le vide abyssal laissé à gauche par le glissement du PS vers le centre mou casimir-libéral, on ferait mieux de faire profil bas. Car je pense que notre capacité à nous diviser pour des histoires de virgules et d’appareil n’est pas pour rien dans la victoire de Sarko et de ses idées. Nous sommes toujours infoutus de présenter une alternative crédible au libéralisme forcené qui va s’abattre sur nos fioles. Nous sommes ridicules du point de vue de la classe laborieuse qui a préféré la tonfa à des idéaux creux portés par un troupeau brouillon et coupeur de cheveux en quatre.

Sortons de la critique stérile et systématique et attaquons-nous à un chantier prioritaire, sinon vital : nous refonder en une force politique crédible, ce qui nous a manifestement manqué lors des présidentielles et qui risque de nous faire encore bien défaut aux législatives.