Les débats politiques devraient être interdits d’antenne. La télévision est le format idéal pour les lessiviers et les marchands de tapis et le purgatoire du débat d’idées et des projets de société.

Comme on pouvait s’y attendre, les chroniqueurs des deux camps sont totalement ravis de la rencontre Ségo/Sarko d’hier soir et chacun y a vu la confirmation de la supériorité de son poulain.
Ceci dit, leur avis, on s’en fout un peu.
Parce que ce n’était pas eux la cible, pas ces gens politisés qui débattent depuis de longs mois sur tel ou tel point de programme de truc ou de machine, pas ces intellos du clavier qui décortiquent le jeu des petites phrases, des attitudes et argumentent à longueur de temps sur la pertinence de tel chiffre ou telle prise de position. De ce qu’ils pensent, on s’en fout, parce que leur opinion, soigneusement élaborée est faite depuis des semaines, voire des mois et qu’ils ne sont plus à convaincre.

Le festival des dir’ com’

Non, l’enjeu de ce débat d’hier soir, c’était précisément toute cette France plus ou moins laborieuse, plus ou moins politisée, qui pense globalement que tout cela n’est que blanc bonnet et bonnet blanc, qui voit bien que les gouvernements se suivent et que leur vie ne change pas ou si peu et le plus souvent dans le sens de la pente descendante. Le public que cette pièce de théâtre particulièrement pensée comme jeu d’ombres et d’images, c’était cette énorme masse informe de gens qui votent pas mal par réflexe et assez peu par conviction, toutes ces personnes qui ont des journées assez chargées, qui sont plutôt crevées le soir et dont la principale source d’information, c’est le journal du soir de TF1 et les discussions entre collègues à l’heure de la pause repas. Ces gens-là savent donc qu’elle est de gauche et qu’il est de droite, qu’il veut mettre la France au travail (surtout le RMIste voisin de palier qui n’en tire pas une rame!) et qu’elle prône l’ordre juste et l’encadrement militaire des petits cons, qu’elle est plutôt une gourde et qu’il est plutôt le gourdin.
Cette foule de gens qui va tout de même utiliser son bulletin de vote dimanche prochain cherche donc un résumé des épisodes précédents, tout en espérant ne pas piquer du nez avant la fin.

Les directeurs de communication des deux candidats ont probablement bien compris que c’était hier soir qu’il y avait des voix à prendre chez ceux qui ne savent pas vraiment, ne s’en foutent pas totalement, mais ont, le plus souvent, mieux à faire que de se taper les savantes analyses des chroniqueurs politiques. Il fallait donc casser les images construites pendant la campagne et convaincre avec quelques idées fortes.

Voilà donc un Sarko pacifié, poli, référent, avec juste la petite pointe d’obséquiosité qui pourrait passer pour de la galanterie. Il sert du madame, avec un sourire qui se veut affable et utilise de préférence des formules de construction simple : sujet, verbe, complément, avec, forcément, un chiffre bien rond, pour marquer les esprits et démontrer la maîtrise du dossier. On s’en fout que les chiffres soient justes ou faux : la plupart des gens n’ira pas vérifier.
Le parfait contre-emploi : Bah, tu vois, ce n’est pas Hitler, Sarko. Ce n’est pas le grand nerveux que les médias tentent de nous vendre. Il maîtrise ses sujets, ses propos et est respectueux de sa concurrente!

En face, c’est une Ségo assurée, vindicative, voire agressive. Elle joue de l’ironie et de l’indignation. Elle n’avance presque jamais de chiffres, elle doit mener le débat, poser sa domination. Elle campe son personnage de super instit’ et distribue les bons et les mauvais points, ne répond pas aux questions et ramène toujours le débat vers ses sujets de prédilection. Elle construit un discours avec argumentaire au fil du débat, elle forme des phrases complexes, avec parfois 2 ou 3 niveaux de parenthèses, peut en commencer une qui finit 3 idées plus tard.
Elle prend à contre-pied ceux qui étaient convaincus qu’elle allait se faire bouffer par Sarko le tribun. Le problème, c’est que comme il a choisi le positionnement bonhomme patelin, ses attaques à elle paraissent disproportionnées, c’est elle qui a l’air de la hargneuse de service. Et en tentant de montrer sa maîtrise des sujets complexes, elle se noie dans les explications et perd son spectateur cible qui se finit par se diluer dans la contemplation de son brushing impeccable et de son col mao improbable.
Ce n’est pas une gourde ni une lavette, mais je n’ai pas bien compris où elle voulait en venir. Et toi, pupuce?

Au final, Sarko se récupère un vernis de respectabilité qui lui permet de lorgner du côté du pactole des voix de Bayrou, tout en se posant comme l’homme de la force tranquille et de la maîtrise des dossiers. Je dirais qu’il a marqué des points.
De son côté, Ségo étoffe son image de présidentiable en se présentant comme une femme à poigne, une femme de tête et de cœur. Malheureusement pour elle, ses nombreuses références à son bilan régional l’éloignent de la stature globale et nationale du présidentiable et si sa colère sur la scolarisation des enfants handicapés lui verrouille son OPA du monopole du cœur, la complexité de la construction syntaxique de son discours lui fait perdre beaucoup de lisibilité quant à son projet global. Elle confirme sa place en politique et s’offre un ticket pour dans 5 ans.

J’aimerais autant me tromper.
Mais n’avez-vous pas, vous aussi, ressenti un immense malaise quand, pour contre-attaquer sur le thème de la réduction des effectifs de fonctionnaires, elle a sorti l’histoire de la femme flic violée à Bobigny? Jusqu’à présent, je pensais que l’arme émotionnelle du fait divers sordide était l’apanage des populistes comme Sarko ou Le Pen. J’ai été tétanisée de la voir utiliser cette basse manœuvre et profondément affligée de la voir proposer un truc aussi débile que le raccompagnement de chaque femme fonctionnaire, le soir, en sortant du boulot.
Autant dire que les faibles femmes ne sont pas de taille à exercer certains boulots et qu’elles feraient mieux de respecter le couvre-feu qu’on ne manquera de proclamer pour les protéger!
Étrangement, ce sinistre dérapage est passé à la trappe ce matin dans les commentaires que j’ai pu lire.

Bref, la politique télévisée est une vaste mascarade, un show à l’usage de ceux qui ne veulent pas creuser sous l’apparence des choses et le fossoyeur du débat politique construit et argumenté. Le spectacle ne doit plus s’arrêter et les marchands de tapis ont des autoroutes de populisme devant eux.

La grande perdante de la soirée a probablement encore été la démocratie.

Cela dit, j’avais déjà fait mon choix de manière rationnelle et argumentée avant hier soir et je pense que dorénavant, je ne me commettrais plus dans le voyeurisme du marketing politique primaire.

Bon vote et n’oubliez pas d’éteindre la télé!