J’avais lu, dans des récits de mer, qu’après un naufrage, il n’était pas rare que l’on retrouve sur les épaules des noyés des traces de bottes. Tout simplement parce que lorsque le bateau coule, les marins tentaient de respirer quelques vitales goulées de plus en grimpant sur leurs copains. Ce qui n’empêchait pas tout le monde de se noyer.

Ces élections me font penser à un naufrage. Un naufrage de la pensée, le torpillage de toute espérance, la négation de toute alternative et le triomphe de l’idée que la meilleure façon de surnager dans un océan de merde, c’est encore de s’essuyer les pompes sur ceux qui sont plus bas que soi. Bref, j’ai la sensation que nous sommes dans un Titanic fou et que nous fonçons sur l’iceberg en klaxonnant pendant que l’orchestre s’emballe dans une sarabande folle et mortifère.

L’horizon libéral

Cela fait des jours que je me demande comment les forces antilibérales qui avaient marqué un point d’importance en mai 2005 ont pu se faire laminer de la sorte au premier tour. Je me demande comment il est possible, alors que le libéralisme ne profite jamais qu’aux 20% les plus aisés d’une population, il y a la moitié des Français qui pense que son avenir est dans ce modèle de société, alors même que ses plus ardents thuriféraires commencent justement à en douter.

L’analyse la plus pertinente du raz-de-marée sarkozyste du premier tour est celle du géographe Christophe Guilly qui démontre que ce sont les classes moyennes inférieures, les plus touchées par la paupérisation et le déclin social qui sont dans une logique de crispation et de revanche mauvaise. La peur du déclassement incite à vouloir enfoncer plus profondément les moins bien lotis que soi, histoire de toujours rester une marche au-dessus du cul de basse-fosse. Quitte à laisser l’empreinte de ses grolles sur les épaules de son voisin.
Et cinq ans de stigmatisation systématique des pauvres, chômeurs et précaires ont fait leur œuvre, à savoir construire l’objet archétypal sur lequel se déversent toutes les rancœurs et frustrations de ceux que le libéralisme a déjà laissés au bord du chemin.

Du coup, me voilà bien coincée quand il s’agit de choisir entre deux projets de société d’inspiration libérale et quand le summum du traitement du chômage, problème épineux et central dont j’ai longuement parlé ici, se résume à une mise en place du Workfare à l’anglo-saxonne avec tous les effets secondaires négatifs que l’on peut en attendre.
Devant un choix de ce type, j’ai passé la dernière semaine à me demander si je n’allais pas suivre la voie des abstentionnistes, laissant finalement les gens qui savent se choisir le dirigeant qu’ils méritent.

Pour une petite planète

Mais finalement, c’est la lecture des commentaires venant des observateurs étrangers qui m’a convaincue de voter et m’a permis de décider pour qui le faire. Parce que ce n’est pas par hasard si, en ce moment, bien des pays suivent avec un intérêt non feint ce qui, à première vue, n’est que gauloiseries autocentrées. Ne nous a-t-on pas rabâché que nous ne sommes plus qu’un petit pays insignifiant en déclin, à la périphérie des grands problèmes de ce monde et qu’il ne nous appartient pas de vouloir changer l’Histoire et le sens du progrès, lequel penche toujours vers le même modèle socio-économique? Alors pourquoi ferait-on attention ailleurs au choix de notre chef de tribu local?

Parce que nous sommes la petite voix discordante du Conseil de Sécurité de l’ONU. Parce que nous sommes ceux qui, envers et contre tous, ont dénoncé le caractère illégal de l’invasion de l’Irak. Parce que nous sommes le Jiminy Cricket du nouvel ordre mondial incarné par le bellicisme barbare de Bush et de ses néocons, que nous sommes pratiquement les derniers à résister à la tentation de la guerre des civilisations qui verrait l’Occident se latter sauvagement avec le monde arabe sous de divers prétextes fallacieux qui ne sauraient faire illusion quant à l’objectif réel de recherche de la suprématie pétrolière.

La vision du monde de Nicolas Sarkozy nous précipitera sans délai vers un atlantisme forcené où, tout comme la population anglaise de Tony Blair, nous nous retrouverions à soutenir la guerre éternelle de George Bush à notre corps défendant, où nous laisserions sur-le-champ tomber les Palestiniens qui subissent le régime d’occupation d’Israël depuis bien trop longtemps, où nous aurions une politique d’exploitation éhontée de l’Afrique et de ses matières premières. Déjà, l’entourage de monsieur Sarkozy agite le spectre de la menace fantôme du terrorisme pour mieux pouvoir mettre en place au plus vite un Patriot Act à la mord-moi-le-nœud!
Je pense que si on se sort un peu la tête d’entre la raie des fesses, si nous cessons de ne penser qu’à notre cul, si l’on ne souhaite pas que le monde ne devienne encore plus dangereux et instable qu’aujourd’hui, nous devons clairement porter Ségolène Royale à la présidence de la République. La politique étrangère du gouvernement de Ségolène Royale ne pourra qu’être meilleure que celle de Nicolas Sarkozy. Ne serait-ce que parce qu’elle semble respecter les fondements constitutionnels de notre démocratie autrement mieux que le candidat de l’UMP qui a déjà démontré longuement ce qu’il pensait de choses aussi triviales que l’indépendance de la justice, celle de la presse ou de la simple liberté de parole et d’expression.

Si les Américains avaient élu Kerry Al Gore plutôt que Bush, la face du monde en eut été profondément changée.
Si la voix de la France ne devient plus qu’un pâle écho de celle de l’Amérique des néocons, ce qui suivra sera fondamentalement de notre responsabilité.