Qu’est-ce qu’un meeting électoral?
La réunion dans une salle de bonne dimension de plusieurs centaines de personnes déjà convaincues par l’orateur qui vient asséner un discours que les auditeurs connaissent déjà par cœur.
Autrement dit, ça ne sert rigoureusement à rien.

D’un autre côté, cela permet de se mettre les arpions au chaud. De se retrouver entre gens du même bord, qui partagent un même élan, une même vision des choses politiques.

Bref, je voulais savoir ce que donne un meeting politique en vrai, je voulais savoir si la foule déplaçait un volume d’idées équivalent à sa masse.
Et puis, je savais que Bernard Langlois y tiendrait le crachoir, ce qui serait une bonne occasion de lui faire une bise en passant.

Repérages

J’arrive sur le Parc des Expos de Pau vers 19h30. Dès l’entrée, il y a les petits troupeaux d’alters fidèles, look incontournable de post-babas label HQE. Un orchestre donne le ton de la soirée à l’entrée. Comme d’habitude, je me demande ce que je fous là et me met instantanément à regretter mon clavier où je pianote tant.

A l’intérieur, il y a peut-être 500 personnes, organisateurs compris. Ceux-là, on les reconnaît vaguement : ils ont un plus joli badge que les autres et un air stressé qui ne cadre pas avec l’ambiance générale.
Juste à l’entrée, la Bovéda est déjà lancée : entre 2 et 5 € l’assiette en carton avec pain, fromage et|ou charcuterie. Je n’ai pas pu voir s’il y avait de la tome de Montredon. D’un autre côté, je ne vois pas Bové se traîner sa remorque de fromages pendant toute la campagne.

La gageure du moment, c’est trouver Bernard dans ce fouillis humain, sachant que je ne sais pas du tout à quoi il ressemble et que la réciproque est également vraie. Je demande au hasard à un gars à joli badge et au regard stressé : t’es de la presse?, me demande-t-il. J’ai toujours ma carte roulée sous les aisselles de correspondante de presse sur moi. Elle risque de me servir, une fois de plus. J’acquiesce. Il me demande quel est mon journal. Le Petit Journal. C’est quoi, ça?. Ben, un Petit Journal, pour un petit candidat. J’ai trouvé ma formule. Elle me permettra de passer partout. Ça et ma tête passe-partout de fille pas dangereuse pour un sou.

Carré des journalistes. C’est encore calme. Y a un gars qui pianote sur un I-book dans un coin. Une caméra d’I-Télé. Et quelques gratte-papier qui semblent parler en off avec José. Et pas de Bernard. Ben si, il vient de sortir. Il a une casquette sur la tête. J’attends en observant le manège de ceux qui ont accès au leader charismatique. Je me dis qu’il faut vraiment en vouloir pour bouffer tous ces kilomètres, toutes ces questions plus ou moins intéressantes. Plutôt moins, d’ailleurs. Et comment supporter toute cette ferveur que l’on déclenche? Il me fait un peu de la peine, Bové. Il tient la route, il répond aux questions, se prête au jeu. C’est son job. Des années qu’il fait ça.
Porte-paroles! Un job de chien, oui!

Y a un gars qui entre avec des assiettes de bouffe. La même que pour les militants. Je me saisis tranquillement d’une tranche de pain. Quelques minutes plus tard, les journaleux se font évacuer prestement. Je viens de comprendre que c’était la collation des intervants. Je viens de croquigner la tartine de Bové. Gloups!

Rencontres

Retour dans la salle. Elle s’est remplie. On approche de l’heure prévue pour les interventions. Ceci dit, il y a en permanence quelqu’un au micro qui raconte des choses que pratiquement personne n’écoute. Des témoignages. Comme celui d’un sans-papier. Des mots. Dans le brouhaha des gens qui mangent.
Je colle au train des reporters photographes. Ils ont changé le gars de la sécurité. Celui-là, il a une gueule de cerbère. Va falloir que je fasse tas pour rentrer de nouveau. Toujours pas de nouvelles de Bernard.
Les reporters chouinent entre eux : manière ça traîne toujours, on n’est jamais à l’heure!
Le concours de bites du moment s’est détourné de la taille du télé pour se focaliser sur le réglage du flash. Celui qui est assis à côté de moi passe le temps à se photographier la main comme un furieux : Regarde, ça va pas ce flash de merde : j’ai la main toute blanche! L’autre se photographie la main : Ben non, tu vois, moi, j’ai la bonne couleur! Ça fait pro et ça fait passer le temps.

Retour au carré. Là, ça piétine sec. Nous étions bloqués par les télés. Priorité à l’image. Autour de Bové, c’est le foutoir. Les journalistes s’agglutinent autour de lui comme des insectes furieux. Ça joue du coude. Je n’ai aucun goût pour le grégarisme. Boulot de chien. Des deux côtés de l’objectif.
Je glisse juste une oreille. Par curiosité perverse. Vol lourd de questions connes. Toujours les mêmes. Focalisation collective autour des OGM. C’est une question importante. Mais on n’est pas à la conf’ ici, c’est d’un candidat à la présidentielle dont il s’agit. En fait, ils viennent pour chopper leur bout de Bové, un peu comme un trophée.
Moi, je veux juste mon bout de Bernard. Juste pour mettre un visage sur un nom.

Juste derrière la meute, il y a un gars tout seul. Avec une nana badgée. Il s’agit d’un maire béarnais qui a donné sa signature à Bové. En fait, c’est l’un des deux maires de Pyrénées Atlantiques à avoir filé sa signature à Bové. Francis Lorry, de Lasseubetat. Il a fait avancer un certain idéal de démocratie. Il s’était fait filouter sa signature par un autre petit candidat. Heureusement, il avait jeté l’éponge et ne l’avait pas déposé. Du coup, le maire a pu la redonner aux trois charmantes militantes qui l’ont convaincu de haute lutte.

Est-ce que quelqu’un aurait vu ce fichu Bernard Langlois?
Je vais finir par penser que c’est le dahu, ce mec!

En fait, il est allé se piter au pied de la scène. Dans quelques minutes, il va commencer à passer les plats. Bref, le temps de rien. Juste de se dire bonjour, d’échanger trois banalités, comme des ploucs, et de se demander si Grabugette est dans la salle.

Je ne suis pas déçue. c’est juste que je l’ai trouvé trop tard. Comme tout le monde focalise sur Bové, j’aurais pu avoir le temps de discuter tranquillement avec lui, apprendre un peu d’un militant penseur politique au long court. Mais bon, le show a déjà une demi-heure de retard. Je le laisse se rassembler. Le fourbe! Il y va à la gueule, sans note, sans rien. La force de l’habitude. De la conviction. De l’expérience.
Le premier à se jeter dans l’arène, c’est Yannis Youlountas. L’un des deux fous qui s’est lancé dans la candidature Bové en janvier, en montant une pétition sur internet.
Aujourd’hui, on est en lice et il parle devant 1600 personnes à Pau.

La foule est dense et pas toujours très attentive. Il y a des gosses qui jouent entre les travées et toujours des gens qui mangent au fond de la salle.

Dans les coulisses, à côté de moi, il y a un gars qui semble relire ses notes :

  • tu vas y aller?
  • Oui, dans quelques minutes.
  • Tu es qui?
  • Éros Sana, porte-parole nationale de la campagne.
  • Et tu viens d’où?
  • De sarcelles.
  • Comment tu te retrouves à Pau à un meeting Bové?

Le gars est sympa et accessible. Pendant ce temps, José passe derrière nous en grande pompe pour rejoindre la scène. Autour de lui, il y a une petite cour agglutinée.

  • Il a des gorilles?
  • Où ça?
  • Ben, là, le petit gars au regard stressé?
  • Non, c’est machin, un conseiller en truc (y a tellement de barouf que je n’entends qu’un mot sur deux!). Manière, il n’a pas le gabarit pour ça!
  • Ho, tu sais : petit candidat, petit gorille!

Éros a une fibre militante et démocrate depuis toujours. Cultivée dans un monde de damnation : les quartiers! Il fait parti des Verts habituellement et il vient du monde associatif. Son truc, c’est l’écologie populaire. Parce qu’encore plus qu’ailleurs, les habitants des quartiers sont victimes de la dégradation de l’environnement.
Pour lui, les habitants des quartiers cumulent des discriminations anticonstitutionnelles : ségrégation spatiale, logement, culture, services publics, violences policières. L’écologie populaire part du principe qu’en plus de tout cela, les quartiers souffrent d’une dégradation de l’environnement accentuée. D’où 4 grands principes :

  1. La défense de l’environnement des couches populaires comme urgence sociale
  2. L’émancipation de la base dans ce combat
  3. La reconnaissance du fait que le capitalisme est incompatible avec la vie humaine et son rejet de facto
  4. Mettre fin à la prétendue guerre des civilisations initiée par les néo-cons, d’Amérique et d’ailleurs.

Finalement, le bruit noie ses dernières paroles et son tour approche. Il y a un gars badgé qui s’approche de nous et nous fait signe de la fermer : le grand chef parle. C’est typiquement le genre de ferveur qui me fait chier dans la vie. Je suis venue rencontrer des gens, pas me prosterner dans un quelconque culte de personnalité. Culte dont le principal intéressé ne voudrait probablement pas.

Je remercie Éros qui a eu la gentillesse de me parler sans même savoir qui j’étais, alors qu’il avait l’air de stresser abondamment avant d’entrer en piste. Je me dis que j’ai peut-être contribué à lui changer les idées avant le grand saut. Je me doute qu’il a un peu l’habitude du barnum, mais je sais aussi que l’habitude n’immunise pas du trac.

La foule est venu acclamer son chef. Les meetings, c’est un peu ça aussi : compter les troupes pour le concours de bites des élections. Aux infos, ils parleront du meeting de Voynet, parce qu’elle a fait 4000 péquins. Avec 1600, on n’a pas fait assez de chiffre. La guerre des chiffres. Le royaume des sondages. Le bal des petites phrases qui noie la vacuité des débats.
Ma place n’est plus ici. Je suis venue prendre la température. J’ai vu. Je peux rentrer chez moi.

Près de la sortie, il y a un militant avec une étiquette sympa. Je le flashouille. Il me demande l’usage que je vais faire de cette photo. Je me dis que je vais noyer le poisson plus efficacement en disant que c’est pour mon blog. La plupart des gens pensent que c’est un passe-temps complètement vain pour ados boutonneux.
Le regard se floute.
Tu es Le Monolecte?

Ha ben, oui, merde, c’est moi!
Je suis entre la crise d’angoisse et celle d’auto-satisfaction. Oui, cela fait plaisir d’être lu. Mais cela fout un peu les jetons aussi. Michel me lit régulièrement. Il n’est pas très loin du bled. Finalement, ça me fait plaisir. Et quel meilleur endroit pour croiser un lecteur du Monolecte qu’un meeting Bové, finalement? Si cela avait été dans un meeting Sarko, j’aurais flippé grave!

J’espère qu’il continuera à venir et qu’il commentera un peu plus, maintenant qu’il sait que ma photo en ligne est outrageusement retouchée! 😉