Choisir Les marques comme pseudo et appeler au filtrage systématique de la pub, c’est un peu gonflé quand même!
C’est suite à ma brève d’hier que notre ami de Soumission Sociale s’est fendu d’un réquisitoire en règle contre la publicité en ligne. Je relance donc la partie de ping pong bloguesque!

Résister n’est pas se cacher la tête dans le sable avec le cul qui ressort!

Si tu camoufles un objet social[1] (la pub est un objet social) comment veux-tu ensuite en observer les stratégies? J’ai viré les popup de Firefox, mais je laisse la pub incrustée. Ce qui me permet de relever l’absurdité de la chose. L’essentiel, pour moi, n’est pas de bloquer toutes les pubs, de jeter la télé par la fenêtre et de brûler les journaux à la solde du grand Kapital, mais c’est, au contraire, de cultiver, travailler notre esprit critique pour ne pas se retrouver dépendants des filtres. Le meilleur filtre contre la médiocrité ambiante, c’est encore l’esprit critique, non?
Et l’esprit critique est comme tous les autres muscles, faut le faire bosser.

Cela me rappelle l’un des mes contradicteurs les plus fidèles, dans le premier forum que j’ai fréquenté assidument. Le monsieur était un fasciste assumé[2]. Et il venait presque tous les jours dans notre nid de gauchistes débattre avec nous. Je dis bien débattre et non invectiver. Un jour, je suis allée lire plusieurs de ses articles dans son site/journal (ben oui, aurais-je dû me crever les yeux pour ne pas voir sa prose?) et je tombe sur un court passage qui parlait justement de ses visites régulières chez nous dont il disait en substance qu’elles étaient un entrainement de sa réthorique comme le sportif va tous les jours faire ses longueurs en piscine. Nous étions ses coaches en réthorique fasciste, nous l’entrainions à affiner ses propos pour parvenir à les adpater à des esprits gauchistes.
Heureusement pour nous, tous ces potes ne sont pas comme lui, mais ce gaillard était foutrement intelligent, non?

L’enfer, c’est les autres

C’est dans ce même esprit que je regarde la pub, là où elle raccole le consommateur qui s’ignorerait encore un peu.
Car, comme je le décris dans mon billet appelé happiness, la pub ne fait pas que de nous programmer à consommer des produits, elle nous impose un modèle de société, un cortège de valeurs que nous sommes sommés d’intérioriser sous peine d’exclusion par nos pairs.
J’ai remarqué ces derniers temps que la pub glorifie radicalement les comportements égoïstes. L’une des récurrences de ce discours, c’est une opposition générationnelle marquée, entre des parents qui s’assument comme totalement indignes et des enfants/adolescents dégoûtés de se faire spolier par leurs géniteurs. En gros, on y voit des parents se taper en douce plusieurs produits alimentaires dont ils s’empiffrent pour ne pas en laisser une miette aux enfants. En plus, les produits ne sont pas anodins : frites, crèmes dessert, pâtes, il s’agit d’aliments particulièrement prisés par les nains. Il y a même une pub où un père déguste langoureusement une part de fromage crémeux sous le regard rond de ses jeunes enfants qui ne sont pas de la partie.
On peut trouver chaque pub un peu amusante, en ce qu’elle prend à contrepied le modèle comportemental standard qui consiste à protéger et favoriser sa progéniture dans l’accès aux ressources. Mais quand le message devient tellement habituel, on sort manifestement du clin d’œil pour entrer dans une nouvelle norme comportementale : profite, fais ce qu’il te plaît, après toi, la fin du monde et il n’y a pas à se sacrifier pour tes gosses, ils pourront bien se démerder tous seuls, ces petits ingrats empêcheurs de jouir en rond!

De la même manière, pour rien au monde, je n’aurais raté l’arrivée en télévision de la pub de distributeurs. Là aussi, c’est un nouveau monde en marche.
Dans l’une des deux pubs qui ont retenu mon attention, sont mis en scène des gens divers et variés[3] qui traversent le parking du supermarché en poussant leur caddie (a)vide. Ils y sont assaillis par les fantômes de ce qu’il semble être leur vie quotidienne : enfants bruyants, patron haceleur, parents indignes. Lorsque les clients passent les portes automatiques, les fantômes se font dissoudre par le verre et le client, enfin heureux et libéré, peut langoureusement pousser son caddie dans un monde suave et accueillant. Même si en vrai faire ses courses, c’est pile poil l’inverse : du bruit et de la fureur!
Dans l’autre pub, on démarre dans la vie quotidienne du héro, laquelle se revèle insupportable : appart de merde, copine de merde, voisins de merde, parents de merde, boulot de merde. Là, on se demande si l’on n’assiste pas à la première pub pour un armurier qui vanterait les joies du suicide. Mais que nenni, le brave petit gars cavale sur ses petites pattes (oui, il a aussi une voiture de merde!) jusqu’à l’hyper du coin où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et où, accrochez-vous bien à votre canapé, bande de nazes, il a le choix entre plus de 20 sortes de pains! On oublie juste de préciser que dans la vraie vie, il aurait aussi un salaire de merde et qu’un niveau de vie de RMIste ne permet pas de surcompenser sa détresse dans le pain aux noix, mais juste d’accumuler toujours plus de frustrations quand s’étale avec autant d’indécence tout le superflux, alors qu’on n’a même plus de quoi satisfaire ses besoins essentiels!

Elle est pas belle, la vie?

Et c’est à ce moment que l’on se rend compte que le modèle de société qui est si absent de cette campagne électorale qui ne ressemble pas à grand chose, que ce modèle de société nous est asséné à longueur de temps par le monde merveilleux de la publicité. Voilà comment on nous présente une norme sociale où l’enfer, c’est les autres et où la rédemption est dans l’achat solitaire, comme une bonne grosse branlette consumériste qui permet de se vider les couilles de l’humiliation sociale redondante que la vie réelle et quotidienne inflige à tant d’entre nous.

Bien sûr, Les Marques ne manquera pas de me faire remarquer qu’il n’a pas besoin de se polluer la vue et l’esprit par ce genre de merdouille pour avoir connaissance de l’obsession consumériste de notre temps. Mais il est bon de ne pas se voiler la face et de voir de quelle manière se pratique la réelle contamination des esprits, comment on peut distordre les comportements sociaux les plus élémentaires jusqu’à les vider de leur substance.
Nous cherchons une société plus juste, plus fraternelle, plus solidaire? Foutaises! nous disent-ils. Car le royaume des Caprice des Dieux ne s’ouvre qu’aux enfoirés qui méprisent leurs gosses, détestent leurs voisins et leurs conjoints et savent que tout est dans le moi, ici et maintenant!
Et c’est comme cela que le rejet de l’autre, la surestime de soi et la jouissance aveugle de l’animal désocialisé, déshumanisé, sans consience ni substance deviennent les valeurs fondamentales sur lesquelles s’effondre la civilisation du gâchis et du mépris planétaire.

Tu vois, Les Marques, l’usage modéré et critique de la publicité est bon pour notre poil![4]

Notes

[1] Selon la méthode d’objectivation d’Émile Durkheim, le fondateur de la sociologie française.

[2] Si, si, le fasciste assumé, qui se présente et vit en tant que tel existe dans notre pays, de nos jours. Manière, nous avons bien 30% de charmants concitoyens qui s’assument racistes (selon les sondages à la con!), non?

[3] Des gens aussi divers et variés que le peuple qu’ils sont censés représenter, c’est à dire des gens plutôt blancs et plutôt classe moyenne égocentrique assumée : la pub, en plus de tous ses autres maux, renvoie une bien drôle de photographie de la société française!

[4] Petit coup de coude appuyé en passant à Raph, que je ne lis pas assez, et qui vient de se faire piquer un billet par un journal pas gratuit du tout, puisque totalement subordonné à la pub!