Plus le brouhaha médiatique autour de la présidentielle ressemble à une annexe du PMU et moins je m’intéresse à la question de savoir quel bourrin va franchir la ligne d’arrivé le premier. De toute manière, ils viennent tous de la même écurie…


En ce moment, ce qui revient en boucle dans ma mémoire, c’est mon escapade russe.

J’ai toujours rêvé de parcourir la planète en long, en large et en travers, et de rencontrer le maximum de monde, de cultures, de façons d’être et de vivre. Mon rêve ultime aurait été de devenir reporter au long cours pour National Geographic ou Géo. Au final, je me retrouve à rédiger chaque semaine les chroniques du bled au trou du cul du monde, assignée à résidence par mon total manque d’envergure financière… et mon attachement totalement irrationnel à des toilettes avec siège et à la douche chaude quotidienne.

Pourtant, une fois, il m’a été donné de fouler une contrée exotique : une forme de voyage de noces offert par ma belle-famille, une fois qu’elle a eu bien assimilé que le mariage ne pourrait jamais se retrouver à l’ordre du jour. Et voilà comment je me suis retrouvée en septembre 1999 dans un Boeing Aeroflot à plisser les sourcils devant l’épineuse question du chef de cabine : fish or meat?

Anomie

Si cette épopée revient avec tant d’insistance à ma mémoire en ces temps étranges, c’est qu’à l’usage, je me suis rendue compte qu’il s’agissait plus que d’un voyage touristique : l’exploration d’une période de basculement historique.

La Russie de 1999 a définitivement le cul entre deux chaises, même si elle est sommée de choisir son camp. Partout, nous avons été frappés par l’omniprésence, la permanence les vestiges de l’ère stalinienne et brejnévienne, mais plus étranges encore étaient les signes de l’ancrage vers l’économie de marché la plus débridée. Le post-kolhozien se frottait à l’explosion du mode de vie occidentalisé des nouveaux riches. Période informe, sans nom, sans but, sans direction, tâtonnement d’une société qui s’apprêtait à plonger dans la version la plus hard du capitalisme, peut-être parce qu’il est dangereux de faire l’impasse sur de longues phases de transitions.

Deux jours avant notre venue, une bombe avait ravagé un centre commercial sous-terrain à deux pas de la Place Rouge, et donc du Kremlin. Le Manège, c’est ainsi que s’appelle ce centre commercial qui n’était pas sans rappeler, à l’époque, le Forum des Halles à Paris : un espace entièrement dédié au commerce branché et luxueux, avec des enseignes qui venaient de débarquer d’Europe de l’Ouest, le paradis des nouveaux riches moscovites et des expat’. A notre arrivée, les coupables avaient déjà été désignés : il s’agissait des Tchétchènes. Trois jours après le drame, nous sommes allés au Manège : rien! Aucune de trace. Pas un carreau cassé, pas une trace de fumée, comme s’il ne s’était rien passé. Juste la foule empressée de ceux qui peuvent vivre sous le signe du dollar.

La Russie de 1999 ne connaît effectivement plus les files d’attente interminables devant les magasins d’État. Mais les supermarchés restent planqués dans les caves des immeubles d’habitation. De la rue, aucun signe d’activité, pas une pancarte, pas une enseigne. Il faut suivre le flux des gens pressés. Une porte cochère, un petit couloir un peu sombre, une volée d’escaliers que l’on dévale, un peu hagards, espérant de pas être tombés dans un traquenard, une petite porte de bois branlante dont la peinture s’écaille et c’est l’aveuglement des rangées de néons : nous avons débusqué un supermarché fréquenté par les gens du cru, un endroit à la fois familier et définitivement étranger dans lequel nous ne reconnaissons pas un produit sur 10 et où les prix s’affichent encore en roubles.
De la même manière, le Bolchoï reste encore un opéra populaire où même les petits employés peuvent se payer une place, chaque semaine, pour écouter de la musique grandiose. Mais nous y avons une loge réservée qui se négocie en dollar, au ras de la scène, juste au-dessus de la fosse d’orchestre. Derrière, nous avons accès à des vestiaires où le caviar et le champagne coulent à flots, l’espace de prédation naturel des étrangers aisés et des jeunes mafieux aux bras ornés de filles jeunes, à la beauté aussi invraisemblable que la longueur de leurs jambes dont la peau dénudée haut s’offre aux premières morsures de l’hiver moscovite.

Il y a encore les marchés traditionnels où l’on coupe le porc à la hache, où l’on trouve une diversité incroyable de légumes marinant dans le vinaigre, où l’on peut manger des schaschliki qui sont probablement le summum de la gastronomie russe et où des tas de vendeurs à la sauvette proposent des calculatrices de poche par brassée entière : la calculatrice est le langage universel de ceux qui peuvent payer en dollar et n’ont pas assez bûché leur petit Harrap’s de poche pour s’offrir le luxe de marchander en langue locale. Mais en périphérie, il y a un Carrefour qui vient d’ouvrir.
Le Goum, ancienne galerie marchande à petites échoppes pour nomenklatura soviétique se vide des artisans spécialisés dans le magnifique travail du lin, du cuir et de l’ambre, pendant que les marques de luxe européennes débarquent, affûtant les appétits d’une nouvelle classe dominante avide de consommation débridée. C’est au Goum (ГУМ) que l’on découvre qu’Yves Rocher est considéré comme le summum du luxe français… Nul n’est prophète en son pays.

До Свидания, Ленин!

Nous avons quitté Moscou 3 ou 4 jours pour visiter Saint-Pétersbourg. Dommage que nous n’étions pas en juin, j’aurais pu contempler une fois dans ma vie le soleil de minuit. Si septembre est relativement tempéré à Moscou, le climat est nettement plus mordant à Saint-Pet’. Le décalage historique aussi. Nous avons remonté l’avenue Nevski à pied (Prospiekt Niewski, en prononçant à peu près comme il faut, avec des "ié" mouillés!) et le télescopage de deux civilisations, de deux modes de vie terriblement incompatibles nous a explosé en pleine face. Il y avait encore des "boutiques" à l’ancienne dans les passages, au fond des couloirs. Puis cette agence de change, tout simplement installée dans une pièce d’un appartement collectif, avec un petit guichet grillagé. Et un Mac Donald à un coin de rue. Arrogant. Et inaccessible pour pas mal de monde. Plus de pénurie de produits, mais pénurie d’argent. Un monde rouge qui passe au vert. Celui du dollar.

Pour aller à Saint-Pétesbourg, nous prenons un train mythique : la Flêche rouge (Krasnaïa Striella : красная стрела). Un train de luxe où chaque wagon est dirigé par une invraisemblable baboushka qui veille sur le samovar comme sur la prunelle de ses yeux. Chaque wagon est une enfilade de cabines single tout confort, avec deux petits lits déjà bordés pour passer la nuit. Alors que nous venons de quitter Moscou, je glisse un œil par la fenêtre de notre cabine et je vois la Russie des moujiks s’enfuir dans le crépuscule, avec ses petites cabanes de bois tout de guingois dont on ne peut concevoir qu’elles puissent résister à l’hiver russe, celui qui a eu la peau de tous les conquérants qui ont commis l’erreur de s’aventurer vers l’Est.

La Russie de 1999 fait le grand écart entre une histoire mal digérée et une transition économique mal préparée. Le capitalisme livré à lui-même est le paradis des gros bras, des forts en gueule, de ceux qui ont un plus gros gourdin que les autres et qui n’hésitent pas à s’en servir abondamment. La Russie de 1999 est un endroit incertain et dangereux où il vaut mieux passer son chemin quand on tombe sur un gros type à la gueule carrée qui sort de son 4×4 flambant neuf aux vitres fumées, accompagnés de ses gardes du corps. Dans les palaces et les zones dollars, il n’y a que nous : les expatriés et touristes aventureux, et les mafieux rubicons qui sont le pur produit de toute cette agitation.

Pour bosser dans la Moscou en pleine transition, il faut surtout penser à payer son assurance. Forcément privée. Celle de nos hôtes, c’est la mafia georgienne. A prendre ou à laisser.

Et pourtant, ce dont je me souviens le plus, c’est de la station de métro à laquelle nous devions descendre. Une station au nord de la ville, sur la ligne circulaire, celle aux stations célèbres dans le monde entier : проспект мира (Prospiekt Mira). L’avenue de la Paix. Que l’on peut aussi traduire par : la perspective du monde…