Hier soir, je me ballade sur le site Altermonde de mon ami Jean Dornac et je m’aperçois qu’il a réussi à récupérer tous les textes que j’avais écrit chez lui et qui avaient été victimes d’un krash de sa base de données. Un vrai boulot de titan!
C’est ainsi que, par pure perversion, j’en ai relu quelques uns. J’ai retenu celui-ci, qui date de juillet 2004 et que la situation actuelle éclaire de manière intéressante.

Depuis le début de la semaine, alors que tout le monde ne parle que du plan Borloo de "cohésion sociale", en coulisse, Seillière et les Sarkômes brothers préparent le terrain pour leur objectif actuel : le démentellement des 35 heures. Mais au-delà des symboliques 35 heures, le but recherché par les ultra-libéraux qui nous gouvernent, c’est la dérégulation totale du marché du travail et particulièrement la destruction des piliers du droit du travail que sont les notions de durée légale et salaire minimum.

"Entre le fort et le faible
entre le riche et le pauvre
entre le maître et le serviteur
c’est la liberté qui opprime
et la loi qui affranchit.
"
Lacordaire

A n’en pas douter, Seillière, le sinistre baron et ses acolytes, les Sarkômes brothers (aimable compression du binôme des frères Sarkozy, un pied à Bercy, un autre au MEDEF… les oncologues apprécieront le jeu de mot !) connaissent bien leurs classiques, et c’est sans aucune retenue qu’ils se lancent dans la grande opération d’anéantissement de la législation du travail, dernier obstacle faiblissant sur la marche triomphante du profit éhonté !

Mise en bouche

Cela commence presque tendrement, par un hommage appuyé du patron des patrons à la politique de Nicolas Sarkozy à Bercy : "Il y a une méthode Sarkozy, qui consiste à traiter les problèmes rapidement, à agir partout où une occasion de réforme se présente. La société française doit être harcelée de réformes" [1].
Puis, très vite, les réelles préoccupations du baron reprennent le dessus :

Aujourd’hui, confronté à des déficits excessifs, l’Etat, hésitant à s’attaquer à la dépense publique improductive, rêve de reprendre aux entreprises ce qu’il s’est engagé à compenser", dénonce le patron du MEDEF. "Si on fait cela, on manquera à la parole de l’Etat, on renchérira le coût du travail et on provoquera du chômage".
A ses yeux, "il faut donner à l’entreprise la capacité de négocier sur le temps de travail de manière dérogatoire à la loi". Autrement dit, le MEDEF demande " la liberté retrouvée pour déterminer la durée et la rémunération du travail dans l’entreprise ou dans la branche ". [2] »

En clair, pour les mal-comprenant, cela revient à prôner la suprématie du contrat de gré à gré, sur le droit, la loi collective.
Et cette volonté de raboter les droits des salariés par le bas s’est clairement exprimée, la semaine dernière déjà, lors des premiers chantages à la délocalisation, où les salariés acceptent de revenir sur des droits acquis, sans aucune compensation, uniquement sur une vague promesse de ne pas se retrouver au chômage ( ). Donc, dans les faits, l’avenant au contrat de travail déroge déjà aux accords de branche !

Entrée

Le lendemain, Seillière revient à la charge avec la délicatesse et la grâce qui le caractérisent et enfonce le clou : oui, il faut mettre fin aux 35 heures, "Face à la compétition mondiale (…), si l’on veut tenir le coup, il faudra bien un jour que l’on paye 39 heures pour 39 heures de travail et non pas pour 35 heures" ! [3]

Mais attention, s’il faut couler les 35 heures, il est hors de question de toucher aux substantielles subventions qui ont largement soutenu les entreprises dans le passage aux 35 heures :

« Le président du Mouvement des entreprises de France refuse que l’Etat revienne sur les allégements de charges qui avaient été accordés aux entreprises pour compenser la réduction du temps de travail sans baisse de salaires.
"Si on fait cela, on manquera à la parole de l’Etat, on renchérira le coût du travail et on provoquera du chômage", prévient M. Seillière, en se disant "rassuré" par les propos tenus récemment par le ministre du Travail Jean-Louis Borloo. » [4]

Chez moi, ça s’appelle vouloir le beurre, l’argent du beurre et le cul de la crémière, autrement dit, se moquer du monde. Surtout quand on garde en mémoire que ces fameuses subventions sont tirées du budget de… la Sécurité Sociale, soi-disant en déficit et pour le sauvetage de laquelle, ce sont les malades et les salariés qui vont se serrer la ceinture d’un cran de plus !
Il est tout aussi intéressant de noter qu’une coupure de subvention est un manque à la parole de l’Etat, une injustice, alors qu’un recalcul d’indemnité chômage est plutôt perçu comme la nécessaire réponse à une situation économique difficile, une décision juste, en somme… tout n’est qu’une question de point de vue, non ?
De la même manière, quand Seillière dit "39 heures payées 39 heures", entendez bien : 39 heures payées 35, et la subvention en prime, ce qui a été le cas pour les avenants de contrats signés par les victimes du chantage à la délocalisation, la palme, pour l’instant, revenant aux salariés de Siemens Allemagne, qui ont signé pour 40 heures payées 35, et la suppression des primes de Noël et de vacances [5].

Plat de résistance

Seillière qui se félicite des déclarations de Borloo, voilà qui me rend soudainement nerveuse quant au contenu réel du fameux contrat de cohésion sociale du très ébouriffé ministre de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale.
Cela résonne un peu comme le Plan de refondation sociale, pièce maîtresse du MEDEF dans son oeuvre de libéralisation totale de notre pays, non ?

Donc, mercredi 30 juin, présentation en grande pompe du fameux contrat de cohésion sociale, sur fond de hausse du chômage et de morosité des ménages ! Dans les médias "officiels", satisfecit général, chacun s’extasiant sur la politique de construction de logements sociaux de grande envergure, de la mise en place de maisons de ressources humaines accompagnant les chômeurs dans leur longue marche autrefois solitaire et aride vers le Saint-Graal : un contrat d’activité, marche-pied vers le monde meilleur du travail et de la consommation :

« Le plan présenté mercredi en conseil des ministres par le ministre de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion sociale ambitionne de réduire les inégalités en France, notamment celles que vivent les populations immigrées concentrées dans les banlieues défavorisées, par des mesures sur l’emploi, l’insertion des jeunes, le logement et l’égalité des chances. » [6]

Vu comme ça, c’est presque du communisme !

Et Borloo entre sérieusement en concurrence avec l’abbé Pierre et sœur Emmanuelle !

Voilà donc un plan qui mérite une étude approfondie.
Florilège des "programmes ciblés de M. Borloo, Borloo le Bon, devrions-nous dire, dont l’aura socialisante redore in extremis le blason quelque peu défraîchi d’un pouvoir des plus antisociaux que nous n’ayons jamais eu :

"un dispositif systématique de sortie d’une logique d’assistance"
Voilà déjà qui n’est pas sans rappeler la face très libérale des discours sur l’exclusion

« Pour "passer de l’assistance à l’emploi", le plan Borloo crée un million de "contrats d’activité" sur quatre ans, ce qui relance de fait le traitement social du chômage dans le secteur non marchand. La mesure, de loin la plus coûteuse avec plus d’un milliard d’euros de crédits par an, est destinée aux allocataires des minima sociaux et géré par les communes, avec une formation obligatoire. »

Contrats d’activité, dont les contours sont des plus flous mais qui pourraient croiser avantageusement le RMA tant décrié. L’idée serait évidemment de subventionner massivement ces emplois, (plus d’un milliard d’euros par an), ce qui ne profitera probablement pas aux bénéficiaires de ses mesures, mais qui plombera durablement l’enveloppe budgétaire à mettre à la disposition de ce qui est pourtant présenté comme la mesure phare du plan : le logement social !
Logement dont on tait soigneusement l’extrême cherté dans le secteur privé ! Ce qui est tout de même l’une des causes principales de la crise du logement

« 300 "maisons de l’emploi" seront créées, afin d’assurer un suivi personnalisé des chômeurs qui, en contrepartie, seront "tenus à la recherche assidue d’un travail et à une participation active au programme de formation".
"Pour crédibiliser ce dispositif, des sanctions justes et graduées pourront être prononcées, après une procédure contradictoire, en lieu et place du ’tout ou rien’ actuel", la "responsabilité finale" en incombant à l’Etat. »

En fait de suivi des chômeurs, il s’agit bien de mettre en place un système de coercition et de répression plus efficace contre les chômeurs, comme ce qui a déjà cours dans d’autres pays : plus le temps passe (3 mois d’ancienneté suffisent en Angleterre !), plus vous êtes tenu d’accepter un emploi aux conditions de travail et de salaire dégradé, sous peine d’exclusion totale du système d’indemnisation.

« La loi sur l’emploi promise par Jacques Chirac est rattachée au plan Borloo et sera présentée à l’automne, après consultation des partenaires sociaux sur la réforme du code du travail.
La suppression du monopole de placement de l’ANPE est prévue dans ce cadre, qui pourrait voir aussi ressurgir le "contrat de mission", sorte de CDD de longue durée chère au MEDEF. »

Et voilà l’idée du siècle ! Sous prétexte de cohésion sociale, le Plan Borloo entend bien faire revenir discrètement les mesures les plus antisociales réclamées à corps et à cris par le MEDEF, comme la réforme du code du travail (entendez, le vider de son sens et de son contenu !) ou le fameux contrat de mission, mis sous le boisseau au printemps face aux cris des syndicats, et qui attendait sagement des jours meilleurs !

« En complément, le plan fixe cinq autres thèmes prioritaires pour la négociation interprofessionnelle : la "gestion sociale" des restructurations, dont les discussions reprendront à la rentrée, l’emploi des seniors, la santé et la sécurité au travail, le financement des syndicats et l’assouplissement des 35 heures. »

En fait de Plan en faveur des plus démunis et des plus fragiles de nos concitoyens (c’est à dire bientôt nous tous, quand le MEDEF aura fini son boulot !), il s’agit bien, d’une pochette surprise contenant le gros de ce que le patronat veut imposer à l’ensemble de la population : la précarisation et la fragilisation des salariés, le renforcement des mesures de répression pour les chômeurs, afin d’obtenir par la force une main d’œuvre soumise, docile et particulièrement bon marché, le tout fonctionnant de manière solidaire ! En effet, plus le travail se raréfie, plus des les conditions d’indemnisation du chômage se durcissent et plus les salariés vivent dans la peur et sont prêts à accepter n’importe quoi, n’importe quelles conditions de travail et de rémunération plutôt que le chômage !

Ni fromage, ni dessert

A peine le Plan de cohésion sociale présenté aux médias transis d’admiration, le Sarkôme brother hydrocéphale, le petit Nicolas, remet une troisième couche sur les objectifs réels de tout ce battage : élimination des 35 heures, et au travers elles, de toute législation protégeant les salariés contre la dérégulation du temps de travail et de la rémunération minimum, l’un n’allant pas sans l’autre.

« Il faut supprimer toute forme de taxation sur les heures supplémentaires", (…) "Il y a la question des charges sociales qui pèsent sur les 35 heures, la question du montant du salaire pour les heures supplémentaires", a-t-il indiqué. Par ailleurs, "les engagements d’exonérations pour l’augmentation du Smic" pris par l’Etat doivent "être respectés". »
« "Ce qui est choquant, ce n’est pas que des gens veuillent travailler moins, c’est qu’on ait voulu empêcher ceux de nos compatriotes qui veulent gagner davantage de pouvoir travailler davantage", a-t-il insisté. » [7]

Ce qui est intéressant, c’est l’idée martelée que les 35 heures auraient empêché les gens de gagner plus.
Les 35 heures ont été mises en place afin de redistribuer plus équitablement les gains de productivité réalisés ses 20 dernières années.

Grâce à l’apport de nouvelles technologies, de l’informatique, en particulier, grâce à la mise en place de nouvelles techniques de management et de gestion des ressources humaines et machines, grâce à l’amélioration globale du niveau d’instruction de la population de ce pays, la productivité du travail en France a fortement augmenté, sans que ces gains ne se ressentent réellement en terme de pouvoir d’achat pour les salariés. Effectivement, dans le même temps, le chômage de masse, qui n’a eu de cesse d’augmenter de manière symétrique, a pesé dans les rapports de forces entreprises-salariés au détriment de ces derniers. En fait, le gros des ressources des entreprises aujourd’hui a été financiarisé et n’est donc plus mobilisé pour l’investissement (amélioration de l’outil de travail), ni pour la masse salariale (la valeur du travail aurait plutôt tendance à se réduire). En fait, les gains de productivité ont été absorbés comme l’eau par le sable du désert par les dividendes des actionnaires et les opérations boursières et financières, qui ne sont pas créatrices de richesses ou d’emploi. Les 35 heures venaient donc redresser la barre, légèrement, en faveur du salariat !

L’addition

« "La France n’a pas les moyens de consacrer 16 milliards d’euros par an, de façon récurrente, plus de 100 milliards de francs, pour empêcher les gens de travailler", a-t-il indiqué en faisant référence aux allègements de charges sociales consentis aux entreprises, en échange de la réduction du temps de travail, mise en place par le gouvernement Jospin.
"Imaginez ce qu’on peut faire avec 16 milliards d’euros : des hôpitaux, des routes, des infrastructures, des TGV, des moyens pour la recherche, des abaissements de fiscalité. Quel est le pays au monde qui s’est donné ces boulets aux pieds, de payer 16 milliards d’euros définitivement chaque année, pour qu"il y ait moins de travail ?", s’est-il interrogé. » [8]

Arf, voilà abordée la vraie question : l’argent des 35 heures !

C’est tout de même 16 milliards par an, prélevés en grande partie sur le budget de la Sécurité Sociale (il faut bien le dire, la moins brillante des idées des socialistes !) et qui vont directement soulager les comptes des abonnés du MEDEF. Quand on sait que le trou de la Sécu, c’est 13 milliards, on voit tout de suite qu’il n’est pas urgent de réformer un système qui fonctionne bien, puisqu’il se paie le luxe de financer largement le patronat !
Or souvenons-nous bien du discours de Seillière [9] : oui à la suppression des 35 heures, non à celle des subventions qui y sont attachées !
Autrement dit, il est déjà clair dans l’esprit des serials réformateurs, qu’il faut supprimer les 35 heures (en parler de droite, on dit assouplir !), mais qu’il faut continuer à financer la manne des subventions et autres allègement de charges liées aux 35 heures. Ce qui revient, à travers la réforme de la Sécu, à privatiser, via les assurances, les bénéfices du système de santé, et à continuer de financer, via la Sécu, les bénéfices des entreprises, qui seront donc directement payés par les malades et les assurés sociaux !
Magnifique, non ?

" (…)que ceux qui veulent rester aux 35 heures y restent, mais que ceux qui veulent en sortir puissent le faire", a-t-il expliqué, insistant sur la notion de "choix" du temps de travail. [10]

Le thème du choix librement consenti… le point d’orgue des chantres du libéralisme à tout crin !
Les travailleurs pauvres, en mi-temps forcé, apprécieront la notion de choix du temps de travail, et la cohorte de ceux qui sont forcés à faire des heures supplémentaires non déclarées, non payées, non compensées, savent ce qu’il en est du couplet sur travailler plus, pour gagner plus.
Face au spectre omniprésent du chômage de masse, les vrais choix des salariés, soumis au chantage des délocalisations, c’est bosser toujours plus pour gagner toujours moins [11] !

Comme d’habitude, c’est la fameuse France d’en bas qui va être prié de se serrer la ceinture, de mettre la main à la poche et de bien vouloir dire merci messieurs pour avoir concocté un si merveilleux plan de cohésion sociale.
Et ce ne sont pas les dénégations des syndicats qui y changeront quoi que ce soit [12].
La question n’est pas de troquer les 35 heures contre le fameux plan, mais le plan Borloo est le cheval de Troie qui permet enfin la liquidation des 35 heures, du code du travail, des droits des chômeurs, sans rien remettre en cause du côté du patronat !

Rappelons aussi, pour finir, que le financement du Plan Borloo est des plus incertains et que le gros des ressources à trouver a été reporté à la législature suivante : autrement dit, il s’agit d’un plan de déconstruction sociale financé à crédit !

Nous sommes à la veille d’un démantèlement total de tout ce qu’un siècle de luttes et de combats avait permis de gagner sur l’avidité du patronat, et nous ne nous révoltons même pas.
D’ici 2007, il n’y aura sûrement pas moins de chômage et de pauvreté, par contre, nous auront été réduit en un troupeau d’esclaves dociles, prêts à nous vendre pour une bouchée de pain pour ne pas crever de faim. Effectivement, quand nos droits auront disparus, que nos salaires et nos conditions de travail seront alignés sur ceux du tiers-monde, alors, le problème des délocalisations ne se posera plus.

Dans la compétition du moins-disant, les grands perdants, c’est nous !

[1] La méthode Sarkozy "convient à l’Etat de notre pays", selon Ernest-Antoine Seillière

[2] Op. cit.

[3] Le MEDEF veut sortir du "carcan législatif" des 35 heures

[4] idem

[5] Op. cit. :

[6] Plan Borloo : 12,75 milliards d’euros pour réduire les inégalités

[7] Sarkozy : "Il ne faut pas craindre une réforme profonde" des 35 heures

[8] idem

[9] Op. cit.

[10] Op. cit. Sarkozy : "Il ne faut pas craindre une réforme profonde" des 35 heures

[11] Op. cit

[12] "Nous ne troquerons pas les 35 heures contre le plan de cohésion sociale", affirme la CFTC