Les sondages nous apprennent que les Français plébisicitent les chaînes culturelles, comme Arte ou France 5.
Les mesures d’audiences nous confirment qu’ils passent l’essentiel de leur temps cathodique vautrés devant TF1, un léger filet de bave dégoulinant de la commissure de leur bouche béate.

On aura bien compris qu’il y a loin des déclarations aux pratiques réelles et qu’il est bon de regarder les sondages avec la plus grande circonspection, pour ne pas dire un large sourire narquois. Mais ceci n’est pas mon propos.

Comme la plupart de mes contemporains, j’aime à penser qu’un bon usage de la télévision peut réhausser le niveau culturel général et pourtant, tout comme eux, je me fais régulièrement racoler et captiver par le meilleur de la trash TV

Morphologie du conte

En ce moment, le summun de la fascination morbide télévisuelle est atteint sans conteste par l’émission venue tout droit du pays de tonton Bush : Relooking Extrême. Il m’arrivait parfois de tomber dessus en zappant mollement un soir de coup de mou et de rester scotchée, hésitant entre la répulsion et l’enthousiasme. Mais maintenant que Teva se le programme en Première Mi-temps[1] le dimanche soir, c’est exactement ce qu’il me faut en attendant Urgences sur France 2.

Bien que sachant qu’il ne s’agit là que d’un gigantesque spot de pub à la gloire des maîtres du bistouri, je suis totalement fascinée par le spectacle[2], complètement dans le mouvement de banalisation de la chirurgie esthétique.

Tout le show repose sur la très traditionnelle comparaison avant/après.
Avant, c’est le festival du pou, la parade des grosses vaches complexées, des veaux marins ascendant meule de foin. C’est du Freaks light, on appuie sur notre tendance compationnelle avec l’acharnement qu’un acnéique peut mettre à vider un bubon purulent. Leur vie est un enfer. Personne ne peut le nier. Il est particulièrement infâme d’être moche dans un monde de superficialité. Leur vie sociale ressemble au désert des tartares, le pain, le vain et le Boursin en moins. Quand on voit Heather, avec sa peau d’ancienne obèse qui plisse sur elle comme sur un sharpei, son cou de grenouille, ses yeux de cocker et sa chevelure toute plumée de sphynx, on se dit que 30 millions d’amis est une drogue dure qu’on a bien fait de laisser tomber.

Et c’est au milieu de cette totale bérézina que surgit l’équipe de Relooking Extrême, comme le génie bondit de sa lampe, ou la bonne fée de sa citrouille, à moins que ce ne soit l’inverse. Et l’on bascule dans le merveilleux… à peu de choses près.

Notre vilain petit canard est téléporté en grosse limo jusque sur les hauteurs de Beverly Hill où il est immédiatement pris en main par une tribu de docteurs de l’apparence. Tout y est répertorié : dents pourries, oeil myope, tissus flasques, menton fuyant, poitrine en berne, brioche triomphante et mauvaise peau. Une fois la check list complétée, direction le billard, avec une bienvenue ellipse sur la phase post op’, qui tient plus de la clinique du docteur Moreau que du remake de Cendrillon. Silence radio aussi sur les risques opératoires et leurs complications.
Est refait tout ce qu’il est possible de refaire.

Ensuite, on finit le boulot : le coach gym pour raffermir les muscles, le coach bouffe, histoire de ne pas foutre en l’air ce chef d’oeuvre en recommençant à se goinfrer de malbouffe et de chocogras de retour à une vie normale, le coiffeur pour regonfler les toisons anémiques et redynamiser le tiff, le coloriste pour le rayon de lumière dans la crinière de lionne, le looker qui réapprend à s’habiller[3] et la maquilleuse qui pose la touche finale d’enduit lissant pour mauvais crépis.
Tout cela pour arriver au climax du show, quand la souillon du début devient le centre d’attention, la princesse merveilleuse qui tiendra la vedette du grand bal de fin d’histoire.

On se doute que tout cela sera moins flamboyant par la suite, mais le gros du boulot de revalement devrait quand même tenir un bon moment et permettre à la maintenant gracieuse Heather de faire enfin sauter son pucelage. Elle vivra sûrement heureuse et elle aura peut-être même beaucoup d’enfants, pourvu que la cicatrice de son bide tienne le choc.
En dernier ressort, pendant que celle qui est devenu tellement hot[4] tournoie de bonheur et se pavanne dans son nouveau corps devant ses amis et parents, on a tout de même une petite pensée émue pour son éventuelle descendance qui sera propulsé dans la vie avec le patrimoine génétique de l’ancien crapeau buffle.

La vie de château

Maintenant que la magie moderne a réparé les outrages conjugués d’une certaine inégalité génétique et d’une hygiène de vie plutôt improbable en transformant le crapeau en princesse, on passe sur France 5 pour l’étape 2 du conte de fée moderne : Question maison ou la quintessence du rêve petit bourgeois.

Il faut savoir qu’en ces temps d’incertitude, le jackpot cathodique, c’est la déco, le repli sur son petit chez soi bien douillet, sauf que là, on est tout sauf petit.
Quand on rame comme des boeufs pour boucler les fins de mois, avec des arbitrages aussi subtiles que chauffage ou fromage, Question maison, c’est un peu le collier d’histoires que Shéhérazade murmurait à l’oreille du sultan. Nous voici en plongée sans filet dans des intérieurs cossus et soignés, parcourant d’un air gourmand l’enfilade de pièces décorées avec ce goût que la maîtresse des lieux a du mettre une vie entière d’oisiveté à cultiver.
C’est beau, c’est accueillant, c’est reposant. On aime ces espaces retravaillés avec force de lumières et de couleurs, ces boiseries artistiques, la cheminée d’architecte, les envolées de marches qui défient l’apesanteur, les tissus plissés iréels ou cet évier d’une tonne, taillé dans une seule pièce de marbre fin importé à grand frais d’un pays lointain et exotique. On raffole de la petite chaumière qui titre 10 millions d’euros à l’argus de la bulle immobilière, où la maîtresse de séant a mis un point d’honneur à chiner chacun des meubles livré à l’envie du spectateur. C’est là une plongée stupéfiante dans la France des Français moyens, enfin, tels qu’ils sont racontés par la pub et les discours politiques, ceux chez qui le travail et/ou une succession bienvenue équivaut à une inscription d’office sur la liste de l’ISF.

Bien sûr, à aucun moment, Stéphane Thebaut, qui se répend en compliments devant tant de grâce, de goût et de talents réunis, n’évoque l’aspect purement prohibitif de ces petits intérieurs cousus main. Tout au plus avons-nous droit au quart-d’heure du prolo de service avec SOS maison. D’un seul coup, retour à la vrai vie, où les gens s’entassent comme ils le peuvent dans des appartos trop chers, trop petits et mal foutus. Arrive alors le providentiel Philippe Demougeot et sa petite gomme magique qui efface les cloisons surmunéraires et qui en trois coups de crayon, Deux pots de peinture, un grand jeté de rideau plissé et un lot planches astucieusement montées, transforme l’infâme bouiboui en couverture d’Art et Décoration.

Parce que c’est cela l’ultime pornographie de la télévision : offrir du rêve et de la magie à la masse gélatineuse qui déchoit sans fin, continuer à nous bercer de contes de fées et de légendes urbaines, emprisonner nos regards et nos espoirs dans la petite lucarne, pendant que le monde continue sa course folle et se fait sans nous.

Notes

[1] Les anglophones chevronnés préfèrent parler de Prime Time

[2] Car il ne faut pas s’y tromper, il s’agit bien là d’un énorme et monstrueux spectacle, pas fondamentalement différent de l’exibition de la femme à barbe à la fête foraine.

[3] Fastoche, son boulot, dans des boutiques de luxe, avec quelqu’un qu’on a retaillé pour rentrer dans des sapes pour minces qui tombent bien. Qu’il essaie un peu avec moi, à la Halle aux vêtements, et on verra s’il fait toujours le fier…

[4] Le truc le plus drôle de cette émission qui se déroule dans la très conservatrice et puritaine Amérique contemporaine, c’est que tout le monde souhaite devenir hot, ce qui est faiblement traduit par sexy en français…